Il n’est jamais trop tard pour participer au Généathème de janvier même si nous sommes déjà mi-février, n’est-ce pas ? 😉

N’étant pas particulièrement discipliné dans l’enregistrement de mes recherches – même si j’essaie de faire des efforts désormais – je ne savais pas comment retrouver l’éventuelle existence parmi les ancêtres ou collatéraux découverts au gré de mes recherches d’individus aveugles ou malvoyants. Je ne souhaitais pas en rester à des problèmes de vue, très bien corrigés de nos jours, comme la myopie, qui touche plusieurs membres de ma famille à des niveaux assez importants, car il ne me viendrait pas à l’idée de classer ce trouble de la vision en malvoyance. De plus, cela fait longtemps que la myopie est corrigée par des lunettes.

Je me souviens alors de Védastine, une de mes ancêtres (sosa 127) dans le Pas-de-Calais. Il me semble en effet qu’elle était aveugle. Me voilà reparti à fouiller dans les archives pour retrouver où j’avais pu avoir connaissance de cette information que je n’ai pas obtenue par transmission familiale, j’en suis certain.

Védastine est née Védastine Joseph Dauthieu le 2 septembre 1812 à Bihucourt (Pas-de-Calais). Elle est la fille d’un instituteur primaire, ce qui explique sans doute pourquoi elle sait écrire et signer. Elle se marie à 34 ans, un âge relativement avancé pour l’époque, avec Augustin Boniface, jeune homme de Bihucourt de 7 ans son cadet. Nous sommes alors en 1847 et Védastine exerce la profession de fileuse. Védastine et Augustin n’auront que deux enfants : Stéphanie en 1848 et Clorinthe en 1852. Peut-être lui est-il ensuite devenu impossible d’enfanter, compte-tenu de son âge, puisqu’elle a presque 40 ans à la naissance de Clorinthe. Par chance, les deux filles atteindront l’âge adulte.

Jusque là, aucune trace d’un quelconque problème de vue affectant Védastine et la vie suit son cours.

C’est finalement dans les recensements du village de Bihucourt que je trouve la première trace d’un problème de vue affectant Védastine. En effet, au recensement de 1872, il est précisé que Védastine, alors âgée de 59 ans, est aveugle. Ma mémoire ne m’a donc pas joué de mauvais tour !

Recensement Bihucourt 1872 – M 4081 – Archives départementales du Pas-de-Calais

Mais depuis quand Védastine est-elle aveugle ? Le recensement de 1876 nous donne une information capitale, car s’il indique comme en 1872 que Védastine est aveugle, il est également précisé qu’elle est aveugle « postérieurement à sa naissance ». Elle a donc perdu définitivement la vue au cours de sa vie. On peut toutefois regretter que les informations concernant Védastine ne soient pas aussi précises que celles figurant pour un autre habitant du village, Fidèle Démiautte, âgé de 82 ans, et dont la perte de la vue est datée : « aveugle depuis 2 ans ».

Recensement Bihucourt 1876 – M 4112 – Archives départementales du Pas-de-Calais

Dès lors, est-il possible de dater plus précisément à quelle période cela a pu se produire, tout en ayant à l’esprit que le phénomène a pu être progressif ? Le recensement de 1861 est particulièrement intéressant à cet égard car s’il mentionne que la jeune Hélèna HURET est sourde-muette de naissance, rien n’est indiqué pour Védastine et on peut donc légitimement en conclure qu’en 1861 Védastine n’était pas encore aveugle. C’est donc entre 1861, époque à laquelle elle avait 49 ans, et 1872, dix ans plus tard, que Védastine a perdu la vue. Malheureusement, le recensement de 1866 ne nous permet pas avec certitude de déterminer si elle était ou non aveugle à cette date. En effet, rien n’est mentionné comme handicap pour Védastine sur ce recensement, mais les handicaps des habitants y figurent-ils ? Ce n’est pas systématique sur tous les recensements. Il y a bien la mention des mendiants/indigents en1866, mais aucun handicap dans le village. Je n’ai pas d’éléments de comparaison possible car Héléna HURET, qui était la seule présentant un handicap sur le recensement de 1861, est morte en 1862. Cela dit, à l’heure de publier l’article, je fais une dernière vérification sur le site des archives départementales du Pas-de-Calais et je vois qu’il y a les statistiques détaillées qui accompagnaient normalement le recensement, disponibles en ligne pour quelques années, notamment pour 1866. Or, le tableau n°4 « infirmités diverses », qui permet notamment de dénombrer les aveugles, ne fait figurer aucune « infirmité ». On peut donc raisonnablement raccourcir la période au cours de laquelle Védastine a perdu la vue à 1866-1872.

Stéphanie dite Estelle, la fille aînée de Védastine, se marie en 1872 et quitte le village de Bihucourt pour s’installer dans celui de son mari, à Grévillers, à peu de distance. Trois ans plus tard, en 1875 c’est au tour de la cadette, Clorinthe, de se marier. Elle épouse Henri Douchet le 5 avril 1875 à Bihucourt. Alors que l’acte de mariage de Stéphanie dite Estelle indiquait sans plus de précision que les parents de l’épouse ne signaient pas l’acte comme il est d’usage de le faire figurer dans ce cas (mais on se souvient que Védastine savait auparavant signer), l’acte de mariage de Clorinthe va plus loin puisqu’il précise spécifiquement pour la mère de l’épouse, Védastine, qu’elle ne signe pas « pour cause de cécité ». Elle qui savait écrire, ne peut même plus tracer les quelques lettres de son nom, ramenée donc à la situation de son mari Augustin qui n’a jamais su signer…

M Douchet-Boniface – 5 avril 1875 – Bihucourt – 5 MIR 131/2Archives départementales du Pas-de-Calais

L’acte de mariage de Clorinthe est intéressant sous d’autres aspects également, comme nous allons le voir immédiatement.

Il mentionne qu’Augustin, bien que domicilié de droit à Bihucourt, réside de fait à Beaucourt dans la Somme où il est jardinier. Védastine quant à elle habite bien à Bihucourt. Beaucourt et Bihucourt sont distants d’environ 10 kms seulement. Toutefois, il est étonnant de constater qu’Auguste n’habite pas avec sa femme alors que celle-ci est aveugle, ce qui doit rendre son quotidien difficile. D’ailleurs le recensement de 1872 fait apparaitre Augustin à deux endroits, une fois à Bihucourt avec sa femme et une fois à Beaucourt sur l’Ancre où il travaille comme domestique (sans doute jardinier) chez Augustin Proyart, rentier. Peut-être est-ce à partir de 1872 qu’Augustin se « délocalise » pour aller travailler à Beaucourt. J’ai quelques difficultés à imaginer que ce déplacement soit dû à une contrainte économique, alors qu’Augustin a pu travailler jusque là sans quitter son habitation de Bihucourt. Est-ce dû à la difficulté de vivre avec Védastine devenue aveugle ? Sans doute pendant ces années Clorinthe s’occupe au quotidien de sa mère.

Extrait carte de l’état-major 1820-1866 – geoportail.gouv.fr – Bihucourt en haut à droite et Beaucourt en bas à gauche

Comme la loi y oblige depuis déjà 1850, l’acte de mariage mentionne également que les époux ont établi un contrat de mariage préalablement à leur union. Ce contrat de mariage a été dressé par Me Cossart, notaire à Bapaume, le 29 mars 1875 (le mariage date du 5 avril suivant). De manière assez surprenante, le contrat de mariage précise que les parents de Clorinthe habitent tous deux Beaucourt. Je pense qu’il s’agit là d’une approximation, car contredite dans l’acte de mariage du 5 avril, quelques jours plus tard, et que seul Augustin y habite réellement, comme on l’a vu précédemment. Les futurs époux adoptent le régime de la communauté réduite aux acquêts. Ils prévoient par ailleurs d’ores et déjà les dispositions qui régiront leurs biens à la mort du premier d’entre eux. Plus inattendu, Augustin Boniface, père de l’épouse, fait donation à sa fille « d’une maison composée de deux places, une grange, cour en face et jardin derrière tenant d’un long à Appolinaire Peugnet, d’autre long à une place de moutons appartenant au donateur, d’un bout à la veuve Goulet, d’autre bout à la route, le tout sis à Bihucourt ». Cette maison dépend de la communauté des époux Boniface par achat, mais il s’agit d’une part de l’héritage des parents d’Augustin échue à l’un de ses frères ayant quitté Bihucourt.

La donation toutefois ne va pas sans conditions. Tout d’abord, Augustin se réserve l’usufruit d’une partie de la grange. Ensuite, en échange de la donation, Clorinthe doit s’engager à « nourrir, chauffer, blanchir, soigner, tant en santé qu’en maladie la dame Védastine Dauthieu épouse du donateur, actuellement aveugle ». Décidément, c’est donc la troisième source d’archives qui nous confirme la perte de vue de Védastine, après les recensements et l’état civil. Augustin Boniface, en dépit des obligations qu’il met à la charge de sa fille en échange de la donation de la maison, s’attache à atténuer le poids que cela peut représenter pour la jeune épouse, dont le couple accueillera peut-être prochainement des enfants. Ainsi, Clorinthe jouira à titre de locataire de 40 ares de terrain sur le terroir de Bihucourt, surface qu’Augustin s’oblige à fournir à bail, sans lui demander le versement d’un loyer. Sur ce terrain, Clorinthe et son mari pourront cultiver le nécessaire pour nourrir Védastine. Et ce n’est pas tout, Augustin « s’oblige encore à payer annuellement à la donataire à titre de pension de la dame son épouse une somme de cent francs » à partir du 1er novembre 1875.

A ce stade, nous sommes amenés à nous interroger de nouveau sur les raisons des décisions d’Augustin. Je comprends bien qu’ainsi prise en charge par sa fille et avec les garanties qu’Augustin apporte, la situation de Védastine est sécurisée. Néanmoins pourquoi n’est-ce pas directement Augustin qui joue ce rôle ? On peut légitimement penser qu’il a vu en sa fille la personne idoine pour s’occuper de son épouse aveugle, sans doute parce que c’est une femme, mais je me demande quand même si Augustin n’a pas souhaité mettre un peu plus de distance entre lui et sa femme, en lien avec sa résidence à Beaucourt. Ce n’est là qu’une hypothèse bien sûr. Védastine a-t-elle eu son mot à dire quant aux décisions d’Augustin ? Les archives sont muettes à cet égard, mais le contrat de mariage envisage le cas où « la dame Boniface Dauthieu ne pouvait s’entendre avec mademoiselle sa fille et sa famille » ainsi que le cas inverse « si la donataire [Clorinthe] ne voulait plus remplir les conditions de la présente donation ». Dans ces deux hypothèses, qui sont autant de portes de sortie au cas où l’arrangement tourne mal, la donation serait résolue et la propriété de la maison retournerait au donateur moyennant le paiement d’une somme de 300 francs. Il n’est enfin pas parfaitement clair si Védastine vivait sous le même toit que Clorinthe car le terme « loger » n’apparait pas dans les obligations à la charge de Clorinthe. Toutefois, on peut penser qu’en pratique c’est ce ce qui s’est produit, car s’occuper au quotidien de sa mère était sans doute plus simple en l’ayant « à domicile ». A noter que cela a pu être variable selon les périodes d’absence ou de présence d’Augustin dans sa propre maison. Dans tous les cas, Védastine était à proximité immédiate de Clorinthe. En effet, la maison donnée à Clorinthe lors de son mariage était mitoyenne de la maison conservée par Augustin (également héritage de ses parents), maison dont il fera aussi don en nue-propriété à sa fille quelques temps plus tard.

A défaut de savoir si les relations entre Védastine et sa fille furent relativement apaisées, les archives nous indiquent bien qu’elles ont vécu dans la même maison à partir du mariage de Clorinthe, comme en attestent les recensements de 1876 et de 1881 de Bihucourt. Absent du recensement de 1876, Augustin réapparaît sur celui de 1881. Védastine meurt le 3 avril 1882 à l’âge de 69 ans, en la demeure de son gendre Henri Douchet. Augustin ne lui survivra que quelques années.

Pour terminer, le mystère reste entier quant à ce qui a pu rendre Védastine aveugle. Avez-vous des idées ?

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Mon lien avec Védastine Dauthieu