Sur un air de fugue

Alors que mon blog est en dormance depuis le 11 novembre 2018, je trouve tout à fait par hasard en effectuant une recherche dans Gallica (bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France) un article de presse qui attire mon attention. Après quelques recherches supplémentaires, dans la perspective d’écrire un article de blog sur cette base, je me rends compte que le sujet s’inscrit aussi presque parfaitement dans le #Généathème du mois d’octobre 2021 : c’est mon jour de chance.

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Le journal Le Progrès de la Somme du 23 novembre 1894 nous apprend que : « le garde champêtre d’une commune des environs de Bapaume vient de quitter son domicile, y laissant sa femme et ses trois enfants, et enlevant une jeune fille de seize ans. ». Bien que l’affaire soit pour le moins inquiétante – le terme « enlever » étant dans l’esprit de tout un chacun synonyme de « contre son gré » –, la conclusion de l’entrefilet se veut rassurante : « l’autorité a été prévenue ».

Mais pourquoi vous conter cette histoire ? La première raison est que la commune des environs de Bapaume dont il est question n’est autre que celle de Bihucourt, un village central dans mes origines familiales maternelles, situé à la limite entre le Pas-de-Calais et la Somme et distant d’une vingtaine de kilomètres d’Arras. En l’occurrence, en 1894, deux de mes arrière-arrière-grands-parents y grandissent entourés de leurs familles respectives. S’ils ne sont pas directement mêlés à l’histoire dont le récit va suivre, il n’en demeure pas moins qu’elle a sans aucun doute fait grand bruit dans un petit village où tout se sait.

Revenons quelques années en arrière.

Le 29 mai 1890 à Foncquevillers (sud-est du Pas-de-Calais, également limite Somme) se marient Arsène Constant Joseph Vasseur, né en 1865 à Saint-Acheul, une quarantaine de kms plus à l’ouest mais côté Somme cette fois, et Aline Sophie Marguerite Gons née en 1857 à Foncquevillers même. Arsène, c’est son prénom usuel, qui vivait lors de son mariage à Bayencourt, juste à côté de Foncquevillers, s’établit finalement dans le village de son épouse. On notera au passage que la différence d’âge des époux ne correspond pas au schéma classique auquel nous sommes habitués à cette époque au moins.

Dès le mois de janvier suivant, le 12, le couple accueille son premier enfant prénommé Gaston Arsène Constant Constantin. La famille s’agrandit ensuite rapidement puisque deux autres enfants naissent, à Foncquevillers toujours : Edouard Arsène Constant Constantin le 20 janvier 1892 et Rosa Françoise Elisabeth le 22 janvier 1893, selon un rythme très régulier. Sur le plan professionnel, de 1890 à 1893, Arsène est successivement ménager puis cultivateur, traduisant sans doute une occupation assez similaire dans les deux cas.

Pendant ce temps, à Bihucourt, le garde-champêtre Désiré Dégardin s’éteint le 11 octobre 1893 à 56 ans seulement.

Je ne sais pas exactement comment se fait le recrutement d’un garde-champêtre par la commune, sans doute pas tout à fait au hasard s’agissant d’un emploi relativement important dans un village puisque les pouvoirs du garde-champêtre sont étendus et se rapprochent de ceux d’un policier, à l’échelle très locale bien sûr (lire à ce sujet cet article d’Elise du blog Auprès de nos racines). Toujours est-il que l’état civil de Bihucourt nous apprend qu’Arsène Vasseur a succédé à Désiré Dégardin comme garde-champêtre de Bihucourt. Il apparait en effet comme témoin de plusieurs actes d’état civil en 1894 en cette qualité, et c’est à Bihucourt que naît son quatrième enfant, une fille prénommée Rose Elisabeth Augustine, le 14 mai 1894, en son domicile rue du Bas.

Dans le courant de septembre 1894, Aline est de nouveau enceinte. Mais c’est en parallèle que « l’affaire de Bihucourt », selon les termes du Progrès de la Somme – qui n’est pas à un superlatif près -, va se nouer.

En effet, Arsène Vasseur est, comme on dit poliment, volage. On ne sait pas exactement quand sa relation avec Léodie Bisart débute mais elle est consommée a minima en octobre 1894. Léodie est une toute jeune fille, native de Bihucourt et y résidant, elle vient d’avoir 17 ans le 18 septembre 1894. Il se trouve que j’ai plusieurs liens de parenté avec elle (c’est la seconde raison de cet article), dont le plus proche est le suivant : Léodie est la cousine germaine de mon arrière-arrière-grand-mère Védastine Douchet.

Dans le courant d’octobre 1894 donc, Léodie « se croit enceinte » d’Arsène. La situation est – on l’imagine bien – quelque peu compliquée puisqu’un mariage permettant de régulariser la situation avec Arsène est impossible, celui-ci étant déjà marié. Que faire dans ces conditions ? Léodie assez naturellement en parle à Arsène. On imagine les deux réfléchir à la meilleure stratégie à adopter. Arsène finalement ne voit d’autre issue que la fuite : il pense d’abord à la sienne mais propose aussi à la jeune fille de se joindre à lui. La fuite, jusqu’où ? Loin en France ou à l’étranger ? On se décide pour l’étranger et le pays voisin le plus proche : la Belgique.

Finalement, c’est le 20 novembre qu’Arsène et Léodie mettent leur plan à exécution et fuient Bihucourt, profitant de l’absence des parents de Léodie. Celle-ci prend néanmoins le soin de laisser une lettre à leur attention pour les informer de son départ, tout en y glissant un petit mensonge pour brouiller les pistes en leur faisant croire qu’elle part pour Paris. Sauf que, comme on vient de le voir, ce n’est pas la direction de Paris que le couple prend. Le train ne passant pas à Bihucourt, il faut marcher jusqu’à la gare d’Achiet (sur la commune voisine d’Achiet-le-Grand) pour le prendre. A Douai on change de train, direction Tournai, juste de l’autre côté de la frontière, en passant par Valenciennes.

Quelques lieux du déroulement de cette histoire : à l’extrême gauche Bayencourt, de l’autre côté de la limite Somme-Pas-de-Calais (symbolisée par la ligne bleue qui court sur le bas de la carte) le village de Foncquevillers et à l’extrême opposé les villages voisins de Bihucourt et d’Achiet-le-Grand. On peut aussi identifier la voie de chemin de fer qui passe par Achiet, direction la Belgique vers le Nord.

Du séjour à Tournai on sait peu de choses. Il est relativement bref, moins d’un mois. Il semble que le couple ait changé plusieurs fois de domicile, dans différents quartiers de Tournai. On peut néanmoins se demander de quoi ils vivent. Peut-être Arsène trouve-t-il à gagner sa vie d’une façon ou d’une autre mais le couple n’a pas quitté Bihucourt tout à fait les mains vides. En effet, on apprend qu’Arsène a emporté avec lui une somme de 600 francs que M. Flahault de Bihucourt (le ou l’un des plus riches cultivateurs du village comme le traduit si bien l’imposant tombeau de cette famille) lui avait préalablement confiée pour payer ses contributions, signe de la respectabilité associée au garde-champêtre. Cependant, à force de vivre sur cette réserve d’argent voilà qu’elle vient inévitablement à s’épuiser et l’argent du même coup à manquer.  Arsène, qui cherche le moyen de subvenir à ses besoins, commence peut-être à être embarrassé de cette jeune fille, ou bien, revenant à plus de sagesse se rend-il compte qu’il n’est pas très raisonnable d’avoir embarqué Léodie dans une aventure aussi précaire. Quoi qu’il en soit, il lui conseille de rentrer chez ses parents, sans l’accompagner – elle ne risque rien contrairement à lui. Et voilà Léodie qui, aux alentours de la Noël 1894 fait le chemin inverse de Tournai à Bihucourt pour regagner le domicile familial.

Comme vous vous en souvenez les autorités ayant été averties dès le début de la fugue – aggravée par le vol des 600 francs –, une enquête avait très certainement été ouverte. A son retour, les parents de Léodie lui conseillent donc d’écrire une lettre au procureur de la République pour raconter sa « galante équipée ». La malheureuse y donne sans doute un peu trop de détail et notamment le lieu du refuge d’Arsène, en Belgique. Evidemment la machine judiciaire se met en branle : on arrête Arsène dans les derniers jours de décembre et dans la foulée, début janvier 1895 la France adresse une demande d’extradition au gouvernement belge.

A partir de là, ni Léodie ni Arsène ne sont plus vraiment acteurs des évènements.

D’abord, la justice faisant preuve de la plus grande célérité, Arsène est condamné le 26 février 1895 par le Tribunal correctionnel d’Arras à 6 mois de prison pour abus de confiance. J’ai tendance à penser que c’est surtout pour le vol des 600 francs qu’il écope de cette peine mais je ne dispose pas du détail du jugement et de ses attendus.

A Bihucourt la vie reprend son cours : on a tourné la page du garde champêtre Vasseur, remplacé par le très jeune Victor Comont, 25 ans.

Et Léodie ? La jeune fille qui s’était crue enceinte en octobre 1894 ne s’était pas fondamentalement trompée… car le 28 juin 1895 elle accouche à Bihucourt d’un enfant de père non dénommé, prénommé Elie (comme son propre père) Alexandre Joseph.

A quelques encablures de Bihucourt, le 7 juin, l’épouse légitime d’Arsène, Aline, entretemps retournée à Foncquevillers dans sa famille, accouche elle aussi d’un enfant, une fille prénommée Elisabeth Rose Françoise. L’acte de naissance d’Elisabeth indique pudiquement que son père, absent, demeure actuellement à Arras. Ce n’est pas totalement faux même s’il y est derrière les barreaux.

Ainsi, en l’espace de moins d’un mois, Arsène est-il devenu père à deux reprises supplémentaires, sans pouvoir être présent lors de ces naissances. Sa paternité n’est toutefois officiellement reconnue que pour l’un des deux enfants.

La suite sort du cadre de l’histoire racontée ici. Contentons-nous de dire en guise d’épilogue que le petit Elie est légitimé lors du mariage de Léodie en 1899. De son côté, Arsène et Aline reprennent leur vie commune, jusqu’au décès d’Aline en 1915. Deux ans plus tard, Arsène convolera en secondes noces avec une femme près de 30 ans plus jeune que lui qui lui donnera encore au moins 4 enfants. Ayant retrouvé une certaine respectabilité, Arsène redeviendra d’ailleurs employé communal dans les années 1920, pas à Bihucourt comme on s’en doute, en qualité de cantonnier.

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Ayant enfin récemment lu l’excellent livre d’Alain Denizet, Le roman vrai du curé de Châtenay, je n’ai pu m’empêcher de voir quelques légères similitudes entre les deux histoires, notamment l’enfant illégitime et la fuite en Belgique, même si l’histoire de l’abbé Delarue a eu la portée nationale que l’on sait contrairement à celle d’Arsène et Léodie !

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Sources :

  • retronews.fr pour Le Progrès de la Somme des 23 novembre 1894, 25 novembre 1894 et 7 janvier 1895
  • gallica.bnf.fr pour L’Express du Nord et du Pas-de-Calais du 28 novembre 1894
  • archivespasdecalais.fr pour l’état civil de Foncquevillers, Bihucourt et Loison-sous-Lens ainsi que pour les recensements de Bihucourt
  • archives.somme.fr pour l’acte de naissance et le registre matricule d’Arsène Vasseur ainsi que pour les recensements de Montigny-les-Jongleurs
  • geneanet.org pour le recensement de Loison-sous-Lens en 1911
  • Géoportail, carte de l’état-major 1820-1866 pour la carte

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