Marie-Louise (épisode 2 : de mère non dénommée)

Maternité St Antoine

Le 24 juin 1898, à la maternité de l’hôpital Saint-Antoine dans le 12e arrondissement de Paris nait une petite fille de père et mère inconnus, prénommée Blanche Marie Louise à l’état civil. Près de quatre ans plus tard, en 1902, à la mairie du 19e arrondissement, Blanche est reconnue par son père, Emile Bouvier, un menuisier âgé de 26 ans et domicilié rue des Annelets dans ledit arrondissement. Entre 1898 et 1902, Emile Bouvier s’est déjà rendu à la mairie du 19e arrondissement pour déclarer la naissance d’un autre enfant, une fille prénommée Rose Louise, née le 16 août 1900 rue des Annelets et dont il s’est immédiatement reconnu le père. Enfin, le 9 mai 1904 nait, toujours rue des Annelets, un garçon prénommé Georges Emile Victor, et dont Emile Bouvier se reconnait une nouvelle fois être le père lorsqu’il déclare la naissance en mairie. Toutefois, Blanche, Rose et Georges, nés respectivement en 1898, 1900 et 1904, ont pour point commun d’avoir un père en la personne d’Emile Bouvier mais pas de mère. En effet, ils sont tous trois nés de mère non dénommée, ce qui est nettement plus rare que l’inverse, à savoir les enfants nés de père non dénommé.

Le généalogiste sait que la probabilité de retrouver le père « biologique » d’un enfant né de père non dénommé et jamais reconnu au cours de sa vie, est très faible. J’en ai d’ailleurs plusieurs parmi mes ancêtres et mes recherches butent durablement – si ce n’est définitivement – sur ces « pères non dénommés ». Tout généalogiste espère donc trouver l’indice, aussi infime soit-il, qui l’orientera vers une piste permettant in fine de déterminer quel est le père d’un enfant né de père non dénommé. Il en va de même pour Blanche, Rose et Georges, sauf que c’est ici une mère (ou des mères ?) que l’on recherche. Mais après tout, me direz-vous, pourquoi vous entretenir de ces trois enfants, au-delà du caractère original de leurs naissances ? C’est parce que, alors que l’état civil est désespérément muet, je suis parvenu à retrouver l’identité de la mère de Blanche, Rose et Georges Bouvier. Bien sûr, le cas n’est pas forcément duplicable, car j’ai bénéficié d’une singulière aide des archives, en dehors de l’état civil, pour établir cette filiation maternelle.

Retrouvons sans plus tarder Joseph Renault, époux divorcé de Marie-Louise. Car Joseph, contre toute attente, n’a pas dit son dernier mot une fois le divorce prononcé à ses torts exclusifs en 1905 (cf. épisode 1), et il interjette appel ! Une première audience publique de la Cour d’appel de Paris se tient le 26 juin 1906, au cours de laquelle les avocats respectifs des parties présentent leurs conclusions et plaidoiries. Le 3 juillet suivant, la Cour se réunit de nouveau pour prononcer l’arrêt :

« En la forme considérant que l’appel est régulier et partant recevable. Au fond considérant qu’il est constant en fait que depuis plusieurs années la dame RENAULT cohabite avec un sieur BOUVIER, qui pendant la durée de cette cohabitation a déclaré la naissance de deux enfants dont il s’est dit le père, lesdits enfants nés à son domicile. Considérant que ces faits sont constitutifs tout au moins d’injures graves envers le mari. Considérant quant à la garde des deux enfants issus du mariage des époux RENAULT que la mère bien qu’en ayant obtenu la garde par les décisions déjà intervenues n’a jamais réclamé que ces enfants lui fussent remis, qu’ils ont continué d’être élevés par le père chez qui ils reçoivent les soins désirables, qu’il convient dès lors que la garde desdits enfants soit donnée au père. Considérant que par voie de conséquence celui-ci doit être déchargé de la pension alimentaire qui avait sa raison d’être dans l’entretien des enfants et qui ne peut être due personnellement à la mère […]. Par ces motifs […] déclare l’appel recevable. […] Par nouveau juge, prononce également le divorce d’entre les époux RENAULT au profit du mari et aux torts de la femme, confie au père la garde des enfants mineurs issus du mariage, décharge RENAULT de la pension alimentaire que le jugement le condamnait à servir à la dame RENAULT. »

Ainsi l’arrêt nous apprend que Marie-Louise a eu deux enfants avec un nommé Bouvier qui s’en est dit le père. On comprend aisément qu’étant par ailleurs mariée Marie-Louise ne pouvait s’en dire la mère. J’ai donc recherché dans les archives de l’état civil parisien quels pouvaient être ces deux enfants. Et, vous l’aurez sans doute déjà deviné, Rose Bouvier née en 1900 et Georges Bouvier né en 1904, dont nous avons mentionné les conditions de la naissance un peu plus haut, étaient les seuls à remplir les critères de recherche. Il reste, me direz-vous, le cas de Blanche, née en 1898 de père et mère inconnus et reconnue ensuite par Emile Bouvier. Sa mère est-elle également Marie-Louise ? Il serait tentant de prime abord de répondre oui, en se contentant d’observer que l’enfant a été prénommée Blanche Marie Louise. Mais après tout, ces prénoms étant très courants, il ne s’agit pas d’une preuve suffisante et il pourrait s’agir d’une simple coïncidence. Par chance, Blanche n’est pas née dans un domicile privé mais à la maternité de l’hôpital Saint-Antoine. J’ai donc pu consulter, aux archives de l’AP-HP, le registre des naissances et y retrouver l’acte de naissance de Blanche, bien plus intéressant que l’acte dressé en mairie. En effet, dans cet acte il est dit que l’enfant est né d’une femme qui a dit se nommer Blanche Marie Louise, exercer la profession de couturière, être âgée de 25 ans, native du département de la Nièvre (sans précision de la commune), et demeurant à Paris 197 rue de Crimée. Bien que Marie-Louise ne donne pas son patronyme et travestisse un peu son prénom et y ajoutant celui de Blanche, puisqu’elle souhaite au moins partiellement garder l’anonymat, tout concorde : âge, origine et profession. Ainsi, Blanche, Rose et Georges sont frères et sœurs, enfants de Marie Louise Wilfrid et Emile Bouvier. Ce qui peut surprendre c’est que Joseph, l’époux de Marie-Louise, n’ait semble-t-il eu connaissance que des naissances de Rose et Georges, celles mentionnées dans l’arrêt de la Cour d’appel. Pourrait-on en conclure que Marie-Louise, enceinte de Blanche, avait déjà quitté le domicile conjugal vers la fin de 1897 ? Si tel est bien le cas, on comprend beaucoup mieux l’enchainement des évènements : c’est Marie-Louise qui la première a convolé avec un autre homme, quittant son mari, ses filles et le domicile conjugal. Et vers 1898 probablement, Joseph fait la rencontre de Lucie avec laquelle il se met en concubinage.

Un dernier enfant naitra au domicile d’Emile Bouvier, 5 rue Fessart dans le 19e arrondissement, près de dix ans après la naissance de Georges, le 1er avril 1913. Emile déclare la naissance à la mairie et donne à l’enfant les prénoms de Louis Paul. Il se reconnait immédiatement pour le père mais la mère est encore non dénommée. Si Marie-Louise est la mère de Louis on se demande pourquoi, divorcée depuis 1906, elle continuerait de ne pas reconnaitre son enfant à la naissance. Mais Marie-Louise est-elle bien la mère de Louis ? Cette fois, c’est l’état civil qui nous donne la solution : Marie-Louise reconnait Louis pour son fils à la mairie du 19e le 18 juillet 1918, soit tout de même 5 ans après sa naissance. En revanche, Blanche, Rose et Georges ne seront jamais reconnus officiellement par Marie-Louise. Pourquoi ? Voilà une question sans réponse.

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Avant de quitter les protagonistes de cette histoire, évoquons un instant ce qu’ils sont devenus.

Hermance et Marie Renault, les filles du premier lit de Marie-Louise se sont mariées et ont vécu toute leur vie ou presque à Paris, Hermance jusqu’à l’âge canonique de 104 ans. Malheureusement il ressort de mes recherches qu’aucune des deux n’a eu de descendance.

Quant à Blanche, Rose, Georges et Louis, issus du second lit, eux aussi se sont mariés, mais il semble que ni Rose ni Georges ni Louis n’aient également eu d’enfants et donc de descendance. Le doute persiste pour Blanche car elle s’est mariée en 1921 à Marseille où elle a vécu jusqu’à sa mort et je n’ai donc pas pu mener de recherches de ce côté-là afin de trouver une éventuelle descendance. Des 4 enfants, Georges est le dernier décédé, puisqu’il est mort en 2001 à 97 ans.

Et Marie-Louise ? Elle si discrète dans les archives de l’état civil … j’ai encore perdu sa trace à partir de 1918 ! Elle est dite décédée au mariage de son fils Louis Bouvier en 1937, mais je n’ai pas pu retrouver son décès à ce jour. Comme je ne pense pas qu’elle soit restée avec Emile Bouvier, elle est sans doute partie poursuivre sa vie ailleurs. Où ?

Quant à Emile Bouvier lui-même, il est mort le 10 novembre 1944 chez lui au 5 rue Fessart, célibataire pour l’état civil, puisqu’il n’a jamais épousé Marie-Louise.

Enfin n’oublions pas Joseph Renault. Lui qui vivait en concubinage avec Lucie Marchand depuis 1898 environ, finit par l’épouser le 20 juin 1908. Ils vivront ensemble jusqu’à la mort de Lucie en 1925, celle de Joseph survenant en 1934.

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Marie-Louise WILFRID était la cousine germaine de mon arrière grand-père Emile MABIRE.

Marie-Louise (épisode 1 : de Montenoison à Paris)

Montenoison

Le 4 janvier 1873 à Montenoison, dans la Nièvre, nait Marie, premier enfant de Jean dit Louis WILFRID et de Marie VALLOT, mariés tout juste un an plus tôt. La famille n’habite pas au bourg de Montenoison mais dans le « village » de Noison qui en dépend. Noison tient cette appellation de « village » de son importance en termes de population notamment, afin de le différencier des autres hameaux de la commune : en 1881 par exemple deux fois plus d’habitants vivent à Noison qu’au bourg. En avril 1875 la famille s’élargit et accueille une autre petite fille, Victorine (Victoire à l’état civil). Marie elle-même est appelée Marie-Louise comme en témoignent les prénoms indiqués sur les recensements et plus tard sa signature au bas de son acte de mariage. Las, le 13 juin 1875, quelques mois après la naissance de Victorine, Jean dit Louis, le père, s’éteind à son domicile. Il n’avait que 31 ans. Marie-Louise et Victorine grandissent donc seules avec leur mère qui ne se remarie pas et élève ses filles tout en exerçant en parallèle la profession de couturière. A Noison la famille n’est toutefois pas isolée, plusieurs parents des jeunes filles, tant côté paternel que maternel vivent également dans ce village et l’on peut donc légitimement penser qu’elles ont pu bénéficier des secours nécessaires.

La vie suit son cours et à 18 ans, le 7 septembre 1891, Marie-Louise épouse à Montenoison un certain Joseph RENAULT, après deux publications de mariage les 16 et 23 août précédents. Joseph est un peu plus âgé que Marie-Louise, il est né en 1865 et a donc 26 ans au moment du mariage. Les époux se connaissent probablement de longue date car ils sont tous deux originaires de Noison même si Joseph a ponctuellement quitté le village pour trouver du travail comme domestique dans les environs.

signatures mariages Wilfrid-Renault

Etait-ce un projet de longue date pour Joseph ou une décision prise consécutivement à son mariage afin d’améliorer autant que possible le niveau de vie de sa nouvelle famille dans la perspective d’accueillir bientôt des enfants, toujours est-il qu’en mai 1892, Joseph quitte Montenoison pour « monter » à Paris – ce sera définitif – et s’installer dans le 19e arrondissement au 9 rue Tally-Tollendal. A cette date, Marie-Louise est déjà enceinte et il n’est donc pas certain qu’elle accompagne Joseph afin d’éviter les désagréments du trajet et surtout l’installation dans un environnement inconnu. C’est en tout cas à Noison, probablement au domicile de sa mère, que Marie-Louise accouche le 7 août 1892 d’un petit garçon prénommé Abel. Joseph n’a pas pu arriver à temps et ce n’est pas lui qui fait la déclaration de naissance à la mairie. De plus, peu de temps après Joseph est appelé pour accomplir une période d’exercices au 85e régiment d’infanterie du 22 août au 18 septembre 1892. Espérons qu’à cette occasion il ait pu passer par Noison…

Marie-Louise aura finalement rejoint Joseph à Paris et la famille déménage en juillet 1893 pour s’installer au 224 rue du Faubourg Saint-Martin dans le 10e arrondissement. C’est là qu’elle donne naissance à des jumelles, Hermance et Marie, le 15 octobre 1894, les derniers enfants du couple. A cette même époque, Joseph change de profession et devient cocher, un emploi sans doute plus stable et rémunérateur que celui de domestique.

Toutefois, le mariage de Marie-Louise et Joseph vacille et si l’harmonie a jamais régné au sein de leur couple, au cours des premiers temps du mariage lorsque les époux apprennent à se connaitre, ce n’est plus qu’un vain mot à l’orée du nouveau siècle. Il ne se sera pas écoulé 10 ans de mariage avant que pour des raisons que j’ignore les époux ne s’éloignent l’un de l’autre. Si le fils ainé Abel est alors déjà précocement décédé, bien que je n’aie jamais retrouvé son acte de décès à ce jour, les jumelles Hermance et Marie doivent endurer l’éclatement de leur foyer familial, alors qu’elles n’ont que 5 ans environ.

rue pajol

Le 14 juillet 1900, jour de fête nationale, est aussi jour de repos pour Joseph. Mais il ne va pas le rester car le commissaire de police du quartier de La Chapelle se rend ce jour-là au 42 de la rue Pajol, 18e arrondissement, au domicile conjugal. Il ne s’agit pas d’une visite de courtoisie car sans que Joseph ne s’en doute Marie-Louise a déposé plainte contre lui et le commissaire, une fois arrivé sur place, trouve exactement ce qu’il devait trouver et qui lui permet de dresser un procès-verbal constatant le flagrant délit. En effet, le commissaire n’a pas trouvé Joseph seul dans l’appartement (ou avec ses filles). Ce dernier était en compagnie d’une jeune femme de 12 ans sa cadette et dont le commissaire a relevé avec application l’identité : Lucie MARCHAND, célibataire, âgée de 23 ans, journalière et née à Nogent-en-Bassigny dans la Haute-Marne le 10 juillet 1877 de Félix Louis Casimir et de Amélie NANCEY. A l’état civil seulement, car dans les faits, Joseph et Lucie vivent en concubinage depuis plusieurs années, c’est un secret de polichinelle. Mais Joseph est marié à Marie-Louise et les faits ont lieu au domicile conjugal. Une fois l’affaire instruite, l’audience publique est fixée au samedi 11 août 1900. Ce jour-là, Joseph et Lucie comparaissent libres devant la 9e chambre du Tribunal de police correctionnelle du département de la Seine. Joseph est reconnu coupable d’avoir, depuis moins de 3 ans, entretenu une concubine dans la maison conjugale, un délit prévu et puni par l’article 339 du code pénal. Cet article est également applicable à Lucie MARCHAND qui est reconnue complice du délit d’entretien de concubine dans la maison conjugale commis par Joseph, en vivant maritalement avec lui bien que sachant qu’il était marié. Leur peine est toutefois modérée par l’application de l’article 163 du code pénal en raison des circonstances atténuantes bien que le jugement ne précise pas la raison qui prévaut à leur application. Le Tribunal condamne donc Joseph et Lucie au paiement d’une amende de 25 francs.

La suite des évènements parait un peu erratique. Dans la foulée du jugement du 11 août 1900, accablant pour Joseph, Marie-Louise eut pu demander le divorce et à n’en pas douter l’obtenir, se trouvant ainsi définitivement libérée de tout lien avec Joseph. Toutefois ce n’est pas ce qu’elle fait dans l’immédiat. A tout le moins les époux vivent désormais officiellement séparément, Marie-Louise s’étant installée au 11 rue Duvergier dans le 19e arrondissement. Ce n’est donc que près de 5 ans plus tard, le 9 mars 1905, qu’est enfin prononcé le divorce des époux RENAULT par jugement du Tribunal civil de la Seine, à la requête et au profit de Marie-Louise. Comme prévu les charges qui pèsent sur Joseph découlent directement du jugement intervenu en 1900. Le Tribunal confie également la garde des filles jumelles du couple à Marie-Louise et autorise Joseph à les visiter une fois par mois le dimanche d’une heure à cinq heures. Enfin, le Tribunal condamne Joseph à payer à Marie-Louise une pension alimentaire mensuelle de 60 francs payable par mois et d’avance à partir du 6 janvier 1905 jusqu’à la majorité ou au décès du dernier enfant.

La justice a parlé et nous pouvons laisser retomber le rideau sur la vie de Marie-Louise, après l’avoir accompagnée de sa naissance à 1905. Entretemps, sans aucun doute Marie-Louise a-t-elle appris en 1895 la mort en pleine jeunesse, à 20 ans, de sa sœur Victorine, au pays natal, à Montenoison. Mais pour l’heure, elle a retrouvé son indépendance et peut songer presque sereinement – après un mariage raté – à l’avenir, aux côtés d’Hermance et Marie, ses filles.

A suivre dimanche prochain…

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Marie-Louise WILFRID était la cousine germaine de mon arrière grand-père Emile MABIRE.

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La carte postale de Montenoison qui illustre l’article provient de Geneanet et a été publiée par « cochat »  sous la licence CC BY-NC-SA 2.0 FR.