La mare

A 11h du matin, le 6 juillet 1848, quelques mois après la naissance de la Seconde République, à Saint-Baudelle dans la Mayenne, le petit Léon, 20 mois, premier enfant des jeunes mariés René Pottier et Henriette Piednoir*, se noie. On imagine la tristesse qui s’empare des parents. Léon, sans doute marchait-il à 20 mois, aura trouvé la mort en s’approchant trop près d’une mare ou de l’un des nombreux cours d’eau qui sillonnent le territoire de la commune. Si l’acte de décès nous livre – exceptionnellement, et sans doute du fait des circonstances insolites – la cause du décès, il reste en revanche muet quant au lieu précis de la noyade. Échappant quelques instants à la surveillance vigilante de sa mère, l’accident fatal est vite arrivé.

Les mares, en particulier, sont plus répandues à cette époque qu’elles ne le sont désormais, beaucoup ayant aujourd’hui disparu. Elles jouent un rôle assez important dans l’économie villageoise d’alors, source d’eau pour les hommes comme pour les animaux. Bien sûr, l’eau stagnante peut aussi être source de contamination et de maladies.

Mais quittons Saint-Baudelle et la mémoire du malheureux Léon pour nous transporter à Vitray-en-Beauce, dans l’Eure-et-Loir, 150kms plus à l’Est.

Vitray

Nous y retrouvons là Clément Breteau et Élisa Fauconnier**. Clément est natif de Beauvoir, un hameau de Vitray-en-Beauce et, s’il s’en est éloigné quelques années, il ne tarde pas à s’y installer de nouveau peu de temps après son mariage avec Élisa en 1875. C’est là que nait leur fils aîné en septembre de la même année. Clément est journalier et la vie n’est pas facile. Les époux ont malgré tout la joie d’accueillir sept enfants entre 1875 et 1892, successivement Alfred, Adelmar, Georgette, Louis, Georgina, Andrée et Alphonsine. La mortalité infantile, encore relativement élevée dans la seconde moitié du XIXè siècle, ne frappe pas la famille Breteau et les sept frères et sœurs grandissent.

En 1876, Clément et Élisa ont fait l’acquisition d’une maison pour 1500 francs et des intérêts à 5% par an. Au vu de leur niveau de vie ils ne peuvent bien sûr pas payer une telle somme dès la signature du contrat de vente. Ils s’en acquitteront donc progressivement, en 1876, 1877, 1879, 1882 et 1883, soit au total sept longues années. Enfin, les voilà définitivement libérés, même s’ils n’ont pas eu à attendre sept ans pour investir les lieux, où ils sont installés depuis le 1er octobre 1876 !

Mais en quoi consiste cette maison ? Le contrat de vente nous en apprend un peu plus : située à Beauvoir, et couverte en paille, elle comprend un premier corps de bâtiment composé d’une « chambre à feu dite maison », d’une chambre froide et d’un bas-côté, un autre corps de bâtiment abritant grange et fournil, enfin un troisième corps de bâtiment comprenant une autre grange plus petite, une étable, une petite loge, un toit à porcs et un poulailler. Quelques détails supplémentaires nous précisent que l’agencement des bâtiments forme une cour intérieure et qu’un jardin adjacent clos de murs et planté d’arbres fruitiers fait également partie de la propriété. Enfin, à l’extrémité du fournil se situe une mare.

La vie aurait pu continuer de s’écouler ainsi, relativement paisiblement, malgré la dureté, pendant de longues décennies, car les époux sont jeunes en 1876.

Mais, vingt ans plus tard, à 15h, le 6 mai 1897, Clément se rend à pieds de son domicile de Beauvoir au bourg de Vitray-en-Beauce. 2kms les séparent. C’est peu, 2kms, et Clément les a déjà parcourus à maintes reprises, notamment pour aller déclarer les naissances de ses enfants. Mais le 6 mai 1897, il marche le cœur lourd, car ce qu’il vient déclarer à la mairie, ce n’est pas une nouvelle réjouissante, mais le décès de sa femme. Élisa est morte le même jour à 11h, « en son domicile conjugal ». Elle a seulement 43 ans. A quoi peut bien être dû cette disparition précoce ? N’étant pas décédée à l’hôpital et son acte de décès n’apportant aucune précision, je ne pouvais que me perdre en conjectures. Il semblait en tout cas exclu que son décès soit lié aux suites d’une grossesse puisque la dernière remontait à cinq ans auparavant. Peut-être une maladie infectieuse ? …

Un jour, je ne me souviens même plus précisément comment cela s’est fait, je me suis retrouvé à consulter les numéros du Messager de Bonneval, un journal local numérisé sur le site des archives départementales d’Eure-et-Loir. Et, contre toute attente, j’y ai trouvé la réponse, dans une brève du numéro du 9 mai 1897.

ELISA messager de Bonneval

La mare ! En dehors de quelques imprécisions de l’article, notamment quant à l’âge de l’intéressée, me voilà enfin fixé sur les circonstances de cette disparition précoce. La mare par laquelle Élisa trouve la mort avait pourtant dû être un atout important lors de l’achat de la maison en 1876. Un voisin, M. Tourault, avait même le droit d’y venir puiser de l’eau.

Au-delà de l’immense tristesse de la maisonnée et plus généralement de tous les proches d’Élisa, sa mort accidentelle par noyade dans la mare va se révéler lourde de conséquences.

En effet, c’est tout l’équilibre économique, certes fragile, mais néanmoins consolidé année après année par le couple, qui vole en éclats du jour au lendemain.

C’est une lente dégringolade qui s’amorce. Ce sera l’objet d’un prochain article.


*mes ancêtres à la 7ème génération, par ma grand-mère paternelle

**mes ancêtres à la 6ème génération, par ma grand-mère paternelle

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15 réflexions sur “La mare

  1. Cet article me touche, ma grand-mère maternelle m’a toujours dit que sa grand-mère s’était noyée dans le Lez à Lattes, ce qui est confirmée par l’acte de décès. Le petit méridional du lendemain, 5 juin 1900 (en ligne) en dit plus: elle souffrait de troubles cérébraux, ce matin là, la voyeant calme, son mari est allé vacquer à ses occupations. C’est alors qu’Anne Tillard (ma sosa 31) est allée se jeter volontairement dans le Lez au Pont Méjean.
    Thierry

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    • Merci Thierry pour ton commentaire et le partage de ce drame familial, les causes de noyade sont en effet nombreuses, de l’accident au suicide. Triste fin pour ton ancêtre…. L’intérêt des journaux anciens est encore une fois confirmé, quand ils sont en ligne c’est formidable !

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