Marie-Louise (épisode 2 : de mère non dénommée)

Maternité St Antoine

Le 24 juin 1898, à la maternité de l’hôpital Saint-Antoine dans le 12e arrondissement de Paris nait une petite fille de père et mère inconnus, prénommée Blanche Marie Louise à l’état civil. Près de quatre ans plus tard, en 1902, à la mairie du 19e arrondissement, Blanche est reconnue par son père, Emile Bouvier, un menuisier âgé de 26 ans et domicilié rue des Annelets dans ledit arrondissement. Entre 1898 et 1902, Emile Bouvier s’est déjà rendu à la mairie du 19e arrondissement pour déclarer la naissance d’un autre enfant, une fille prénommée Rose Louise, née le 16 août 1900 rue des Annelets et dont il s’est immédiatement reconnu le père. Enfin, le 9 mai 1904 nait, toujours rue des Annelets, un garçon prénommé Georges Emile Victor, et dont Emile Bouvier se reconnait une nouvelle fois être le père lorsqu’il déclare la naissance en mairie. Toutefois, Blanche, Rose et Georges, nés respectivement en 1898, 1900 et 1904, ont pour point commun d’avoir un père en la personne d’Emile Bouvier mais pas de mère. En effet, ils sont tous trois nés de mère non dénommée, ce qui est nettement plus rare que l’inverse, à savoir les enfants nés de père non dénommé.

Le généalogiste sait que la probabilité de retrouver le père « biologique » d’un enfant né de père non dénommé et jamais reconnu au cours de sa vie, est très faible. J’en ai d’ailleurs plusieurs parmi mes ancêtres et mes recherches butent durablement – si ce n’est définitivement – sur ces « pères non dénommés ». Tout généalogiste espère donc trouver l’indice, aussi infime soit-il, qui l’orientera vers une piste permettant in fine de déterminer quel est le père d’un enfant né de père non dénommé. Il en va de même pour Blanche, Rose et Georges, sauf que c’est ici une mère (ou des mères ?) que l’on recherche. Mais après tout, me direz-vous, pourquoi vous entretenir de ces trois enfants, au-delà du caractère original de leurs naissances ? C’est parce que, alors que l’état civil est désespérément muet, je suis parvenu à retrouver l’identité de la mère de Blanche, Rose et Georges Bouvier. Bien sûr, le cas n’est pas forcément duplicable, car j’ai bénéficié d’une singulière aide des archives, en dehors de l’état civil, pour établir cette filiation maternelle.

Retrouvons sans plus tarder Joseph Renault, époux divorcé de Marie-Louise. Car Joseph, contre toute attente, n’a pas dit son dernier mot une fois le divorce prononcé à ses torts exclusifs en 1905 (cf. épisode 1), et il interjette appel ! Une première audience publique de la Cour d’appel de Paris se tient le 26 juin 1906, au cours de laquelle les avocats respectifs des parties présentent leurs conclusions et plaidoiries. Le 3 juillet suivant, la Cour se réunit de nouveau pour prononcer l’arrêt :

« En la forme considérant que l’appel est régulier et partant recevable. Au fond considérant qu’il est constant en fait que depuis plusieurs années la dame RENAULT cohabite avec un sieur BOUVIER, qui pendant la durée de cette cohabitation a déclaré la naissance de deux enfants dont il s’est dit le père, lesdits enfants nés à son domicile. Considérant que ces faits sont constitutifs tout au moins d’injures graves envers le mari. Considérant quant à la garde des deux enfants issus du mariage des époux RENAULT que la mère bien qu’en ayant obtenu la garde par les décisions déjà intervenues n’a jamais réclamé que ces enfants lui fussent remis, qu’ils ont continué d’être élevés par le père chez qui ils reçoivent les soins désirables, qu’il convient dès lors que la garde desdits enfants soit donnée au père. Considérant que par voie de conséquence celui-ci doit être déchargé de la pension alimentaire qui avait sa raison d’être dans l’entretien des enfants et qui ne peut être due personnellement à la mère […]. Par ces motifs […] déclare l’appel recevable. […] Par nouveau juge, prononce également le divorce d’entre les époux RENAULT au profit du mari et aux torts de la femme, confie au père la garde des enfants mineurs issus du mariage, décharge RENAULT de la pension alimentaire que le jugement le condamnait à servir à la dame RENAULT. »

Ainsi l’arrêt nous apprend que Marie-Louise a eu deux enfants avec un nommé Bouvier qui s’en est dit le père. On comprend aisément qu’étant par ailleurs mariée Marie-Louise ne pouvait s’en dire la mère. J’ai donc recherché dans les archives de l’état civil parisien quels pouvaient être ces deux enfants. Et, vous l’aurez sans doute déjà deviné, Rose Bouvier née en 1900 et Georges Bouvier né en 1904, dont nous avons mentionné les conditions de la naissance un peu plus haut, étaient les seuls à remplir les critères de recherche. Il reste, me direz-vous, le cas de Blanche, née en 1898 de père et mère inconnus et reconnue ensuite par Emile Bouvier. Sa mère est-elle également Marie-Louise ? Il serait tentant de prime abord de répondre oui, en se contentant d’observer que l’enfant a été prénommée Blanche Marie Louise. Mais après tout, ces prénoms étant très courants, il ne s’agit pas d’une preuve suffisante et il pourrait s’agir d’une simple coïncidence. Par chance, Blanche n’est pas née dans un domicile privé mais à la maternité de l’hôpital Saint-Antoine. J’ai donc pu consulter, aux archives de l’AP-HP, le registre des naissances et y retrouver l’acte de naissance de Blanche, bien plus intéressant que l’acte dressé en mairie. En effet, dans cet acte il est dit que l’enfant est né d’une femme qui a dit se nommer Blanche Marie Louise, exercer la profession de couturière, être âgée de 25 ans, native du département de la Nièvre (sans précision de la commune), et demeurant à Paris 197 rue de Crimée. Bien que Marie-Louise ne donne pas son patronyme et travestisse un peu son prénom et y ajoutant celui de Blanche, puisqu’elle souhaite au moins partiellement garder l’anonymat, tout concorde : âge, origine et profession. Ainsi, Blanche, Rose et Georges sont frères et sœurs, enfants de Marie Louise Wilfrid et Emile Bouvier. Ce qui peut surprendre c’est que Joseph, l’époux de Marie-Louise, n’ait semble-t-il eu connaissance que des naissances de Rose et Georges, celles mentionnées dans l’arrêt de la Cour d’appel. Pourrait-on en conclure que Marie-Louise, enceinte de Blanche, avait déjà quitté le domicile conjugal vers la fin de 1897 ? Si tel est bien le cas, on comprend beaucoup mieux l’enchainement des évènements : c’est Marie-Louise qui la première a convolé avec un autre homme, quittant son mari, ses filles et le domicile conjugal. Et vers 1898 probablement, Joseph fait la rencontre de Lucie avec laquelle il se met en concubinage.

Un dernier enfant naitra au domicile d’Emile Bouvier, 5 rue Fessart dans le 19e arrondissement, près de dix ans après la naissance de Georges, le 1er avril 1913. Emile déclare la naissance à la mairie et donne à l’enfant les prénoms de Louis Paul. Il se reconnait immédiatement pour le père mais la mère est encore non dénommée. Si Marie-Louise est la mère de Louis on se demande pourquoi, divorcée depuis 1906, elle continuerait de ne pas reconnaitre son enfant à la naissance. Mais Marie-Louise est-elle bien la mère de Louis ? Cette fois, c’est l’état civil qui nous donne la solution : Marie-Louise reconnait Louis pour son fils à la mairie du 19e le 18 juillet 1918, soit tout de même 5 ans après sa naissance. En revanche, Blanche, Rose et Georges ne seront jamais reconnus officiellement par Marie-Louise. Pourquoi ? Voilà une question sans réponse.

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Avant de quitter les protagonistes de cette histoire, évoquons un instant ce qu’ils sont devenus.

Hermance et Marie Renault, les filles du premier lit de Marie-Louise se sont mariées et ont vécu toute leur vie ou presque à Paris, Hermance jusqu’à l’âge canonique de 104 ans. Malheureusement il ressort de mes recherches qu’aucune des deux n’a eu de descendance.

Quant à Blanche, Rose, Georges et Louis, issus du second lit, eux aussi se sont mariés, mais il semble que ni Rose ni Georges ni Louis n’aient également eu d’enfants et donc de descendance. Le doute persiste pour Blanche car elle s’est mariée en 1921 à Marseille où elle a vécu jusqu’à sa mort et je n’ai donc pas pu mener de recherches de ce côté-là afin de trouver une éventuelle descendance. Des 4 enfants, Georges est le dernier décédé, puisqu’il est mort en 2001 à 97 ans.

Et Marie-Louise ? Elle si discrète dans les archives de l’état civil … j’ai encore perdu sa trace à partir de 1918 ! Elle est dite décédée au mariage de son fils Louis Bouvier en 1937, mais je n’ai pas pu retrouver son décès à ce jour. Comme je ne pense pas qu’elle soit restée avec Emile Bouvier, elle est sans doute partie poursuivre sa vie ailleurs. Où ?

Quant à Emile Bouvier lui-même, il est mort le 10 novembre 1944 chez lui au 5 rue Fessart, célibataire pour l’état civil, puisqu’il n’a jamais épousé Marie-Louise.

Enfin n’oublions pas Joseph Renault. Lui qui vivait en concubinage avec Lucie Marchand depuis 1898 environ, finit par l’épouser le 20 juin 1908. Ils vivront ensemble jusqu’à la mort de Lucie en 1925, celle de Joseph survenant en 1934.

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Marie-Louise WILFRID était la cousine germaine de mon arrière grand-père Emile MABIRE.

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Marie-Louise (épisode 1 : de Montenoison à Paris)

Montenoison

Le 4 janvier 1873 à Montenoison, dans la Nièvre, nait Marie, premier enfant de Jean dit Louis WILFRID et de Marie VALLOT, mariés tout juste un an plus tôt. La famille n’habite pas au bourg de Montenoison mais dans le « village » de Noison qui en dépend. Noison tient cette appellation de « village » de son importance en termes de population notamment, afin de le différencier des autres hameaux de la commune : en 1881 par exemple deux fois plus d’habitants vivent à Noison qu’au bourg. En avril 1875 la famille s’élargit et accueille une autre petite fille, Victorine (Victoire à l’état civil). Marie elle-même est appelée Marie-Louise comme en témoignent les prénoms indiqués sur les recensements et plus tard sa signature au bas de son acte de mariage. Las, le 13 juin 1875, quelques mois après la naissance de Victorine, Jean dit Louis, le père, s’éteind à son domicile. Il n’avait que 31 ans. Marie-Louise et Victorine grandissent donc seules avec leur mère qui ne se remarie pas et élève ses filles tout en exerçant en parallèle la profession de couturière. A Noison la famille n’est toutefois pas isolée, plusieurs parents des jeunes filles, tant côté paternel que maternel vivent également dans ce village et l’on peut donc légitimement penser qu’elles ont pu bénéficier des secours nécessaires.

La vie suit son cours et à 18 ans, le 7 septembre 1891, Marie-Louise épouse à Montenoison un certain Joseph RENAULT, après deux publications de mariage les 16 et 23 août précédents. Joseph est un peu plus âgé que Marie-Louise, il est né en 1865 et a donc 26 ans au moment du mariage. Les époux se connaissent probablement de longue date car ils sont tous deux originaires de Noison même si Joseph a ponctuellement quitté le village pour trouver du travail comme domestique dans les environs.

signatures mariages Wilfrid-Renault

Etait-ce un projet de longue date pour Joseph ou une décision prise consécutivement à son mariage afin d’améliorer autant que possible le niveau de vie de sa nouvelle famille dans la perspective d’accueillir bientôt des enfants, toujours est-il qu’en mai 1892, Joseph quitte Montenoison pour « monter » à Paris – ce sera définitif – et s’installer dans le 19e arrondissement au 9 rue Tally-Tollendal. A cette date, Marie-Louise est déjà enceinte et il n’est donc pas certain qu’elle accompagne Joseph afin d’éviter les désagréments du trajet et surtout l’installation dans un environnement inconnu. C’est en tout cas à Noison, probablement au domicile de sa mère, que Marie-Louise accouche le 7 août 1892 d’un petit garçon prénommé Abel. Joseph n’a pas pu arriver à temps et ce n’est pas lui qui fait la déclaration de naissance à la mairie. De plus, peu de temps après Joseph est appelé pour accomplir une période d’exercices au 85e régiment d’infanterie du 22 août au 18 septembre 1892. Espérons qu’à cette occasion il ait pu passer par Noison…

Marie-Louise aura finalement rejoint Joseph à Paris et la famille déménage en juillet 1893 pour s’installer au 224 rue du Faubourg Saint-Martin dans le 10e arrondissement. C’est là qu’elle donne naissance à des jumelles, Hermance et Marie, le 15 octobre 1894, les derniers enfants du couple. A cette même époque, Joseph change de profession et devient cocher, un emploi sans doute plus stable et rémunérateur que celui de domestique.

Toutefois, le mariage de Marie-Louise et Joseph vacille et si l’harmonie a jamais régné au sein de leur couple, au cours des premiers temps du mariage lorsque les époux apprennent à se connaitre, ce n’est plus qu’un vain mot à l’orée du nouveau siècle. Il ne se sera pas écoulé 10 ans de mariage avant que pour des raisons que j’ignore les époux ne s’éloignent l’un de l’autre. Si le fils ainé Abel est alors déjà précocement décédé, bien que je n’aie jamais retrouvé son acte de décès à ce jour, les jumelles Hermance et Marie doivent endurer l’éclatement de leur foyer familial, alors qu’elles n’ont que 5 ans environ.

rue pajol

Le 14 juillet 1900, jour de fête nationale, est aussi jour de repos pour Joseph. Mais il ne va pas le rester car le commissaire de police du quartier de La Chapelle se rend ce jour-là au 42 de la rue Pajol, 18e arrondissement, au domicile conjugal. Il ne s’agit pas d’une visite de courtoisie car sans que Joseph ne s’en doute Marie-Louise a déposé plainte contre lui et le commissaire, une fois arrivé sur place, trouve exactement ce qu’il devait trouver et qui lui permet de dresser un procès-verbal constatant le flagrant délit. En effet, le commissaire n’a pas trouvé Joseph seul dans l’appartement (ou avec ses filles). Ce dernier était en compagnie d’une jeune femme de 12 ans sa cadette et dont le commissaire a relevé avec application l’identité : Lucie MARCHAND, célibataire, âgée de 23 ans, journalière et née à Nogent-en-Bassigny dans la Haute-Marne le 10 juillet 1877 de Félix Louis Casimir et de Amélie NANCEY. A l’état civil seulement, car dans les faits, Joseph et Lucie vivent en concubinage depuis plusieurs années, c’est un secret de polichinelle. Mais Joseph est marié à Marie-Louise et les faits ont lieu au domicile conjugal. Une fois l’affaire instruite, l’audience publique est fixée au samedi 11 août 1900. Ce jour-là, Joseph et Lucie comparaissent libres devant la 9e chambre du Tribunal de police correctionnelle du département de la Seine. Joseph est reconnu coupable d’avoir, depuis moins de 3 ans, entretenu une concubine dans la maison conjugale, un délit prévu et puni par l’article 339 du code pénal. Cet article est également applicable à Lucie MARCHAND qui est reconnue complice du délit d’entretien de concubine dans la maison conjugale commis par Joseph, en vivant maritalement avec lui bien que sachant qu’il était marié. Leur peine est toutefois modérée par l’application de l’article 163 du code pénal en raison des circonstances atténuantes bien que le jugement ne précise pas la raison qui prévaut à leur application. Le Tribunal condamne donc Joseph et Lucie au paiement d’une amende de 25 francs.

La suite des évènements parait un peu erratique. Dans la foulée du jugement du 11 août 1900, accablant pour Joseph, Marie-Louise eut pu demander le divorce et à n’en pas douter l’obtenir, se trouvant ainsi définitivement libérée de tout lien avec Joseph. Toutefois ce n’est pas ce qu’elle fait dans l’immédiat. A tout le moins les époux vivent désormais officiellement séparément, Marie-Louise s’étant installée au 11 rue Duvergier dans le 19e arrondissement. Ce n’est donc que près de 5 ans plus tard, le 9 mars 1905, qu’est enfin prononcé le divorce des époux RENAULT par jugement du Tribunal civil de la Seine, à la requête et au profit de Marie-Louise. Comme prévu les charges qui pèsent sur Joseph découlent directement du jugement intervenu en 1900. Le Tribunal confie également la garde des filles jumelles du couple à Marie-Louise et autorise Joseph à les visiter une fois par mois le dimanche d’une heure à cinq heures. Enfin, le Tribunal condamne Joseph à payer à Marie-Louise une pension alimentaire mensuelle de 60 francs payable par mois et d’avance à partir du 6 janvier 1905 jusqu’à la majorité ou au décès du dernier enfant.

La justice a parlé et nous pouvons laisser retomber le rideau sur la vie de Marie-Louise, après l’avoir accompagnée de sa naissance à 1905. Entretemps, sans aucun doute Marie-Louise a-t-elle appris en 1895 la mort en pleine jeunesse, à 20 ans, de sa sœur Victorine, au pays natal, à Montenoison. Mais pour l’heure, elle a retrouvé son indépendance et peut songer presque sereinement – après un mariage raté – à l’avenir, aux côtés d’Hermance et Marie, ses filles.

A suivre dimanche prochain…

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Marie-Louise WILFRID était la cousine germaine de mon arrière grand-père Emile MABIRE.

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La carte postale de Montenoison qui illustre l’article provient de Geneanet et a été publiée par « cochat »  sous la licence CC BY-NC-SA 2.0 FR.

Aurore au crépuscule

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L’hiver approche, le troisième depuis que la guerre a commencé. Nous sommes le 29 novembre 1916, à Bar-le-Duc, dans l’Est de la France. Une vingtaine de jours nous sépare encore de la fin de l’année, mais personne ne croit plus que la guerre puisse trouver une issue d’ici là. A la prison du quartier général de la 2e armée, à Bar-le-Duc, on observe un certain remue-ménage en ce début de journée. Le jour commence peut-être seulement à poindre, à moins qu’il ne fasse encore nuit. C’est à cette heure qu’on vient tirer de sa cellule un détenu pour le conduire au Palais de Justice, place de la Préfecture. L’heure de son jugement a sonné. Mais, contrairement à ce que les lieux pourraient faire croire, il n’a pas rendez-vous avec la justice civile. Dans ce bâtiment siège aussi, temporairement, la justice militaire du quartier général de la 2e armée. C’est devant le Conseil de guerre que notre détenu va passer.

Il est 9h quand s’ouvre officiellement la séance du Conseil de guerre. Imaginons un instant la scène : cinq juges militaires, le commissaire du gouvernement, un greffier et un témoin (à charge), sans doute déjà installés lorsque l’on fait entrer l’accusé. Pour le défendre, un avocat commis d’office, un caporal du 138e régiment d’infanterie territoriale (RIT), licencié en droit. Les lieux ont aussi leur importance. S’il va de soi que passer en Conseil de guerre est toujours terrifiant pour un soldat, le fait que le Conseil se déroule dans les bâtiments du Palais de Justice, avec le prestige, l’éclat et le faste qui caractérisent un tel lieu, renforce indiscutablement ce sentiment. Ajoutons à ce tableau quelques soldats chargés de la surveillance et on imagine assez aisément la forte impression que doit faire sur le prévenu la vue de ces hommes, réunis pour le juger.

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Le silence se fait. Le juge qui préside le Conseil prend la parole et demande au prévenu, qui se tient debout, tête baissée, de décliner son identité. Celui-ci s’exécute immédiatement. Il est le soldat Carrencotte Aurore Arthur Joseph mais Aurore est son prénom usuel. Il a 36 ans et est né le 2 mars 1880 à Auchy-lès-Hesdin dans le Pas-de-Calais. Son père se prénomme Zéphir Carrencotte, sa mère Sophie Chartrel.

Puis, ses caractéristiques physiques sont passées en revue : de taille moyenne – Aurore mesure 1,67 m, il a les cheveux châtains, le front étroit, les yeux verts, le nez assez fort et un visage ovale. Aurore ne peut qu’acquiescer.  En revanche, l’a-t-on vraiment interrogé sur sa profession et son domicile ? Probablement pas, car on a reporté sur son dossier des informations qui datent de l’époque de son recrutement dans l’armée, en 1900. S’il était alors garçon boulanger et habitait encore chez son père à Auchy-lès-Hesdin, tout a changé en 16 ans ! Avant de partir faire la guerre, il ne pétrissait plus le pain, mais travaillait à la Compagnie des Mines de Marles depuis plusieurs années et avait établi son domicile au Parcq, chef-lieu de canton, non loin de sa commune de naissance. Enfin son degré d’instruction générale est de 3, ce qui signifie qu’il sait lire, écrire et compter.

Les juges s’intéressent à présent à la situation militaire d’Aurore. Lors de son service militaire, il a d’abord été ajourné pour faiblesse en 1901, puis finalement déclaré bon l’année suivante. C’est ainsi qu’il arrive au 12e régiment d’artillerie le 16 novembre 1902, où il prend les fonctions de canonnier servant. Assez vite cependant, ses activités militaires sont interrompues. En effet, il est réformé temporairement trois ans de suite à partir du 20 décembre 1902 pour « tuberculose pulmonaire » ou « bronchite suspecte ». Ce n’est finalement que le 22 novembre 1905, à Béthune, qu’il est définitivement réformé pour « tuberculose pulmonaire ». On parle dans son cas de réformé n°2 pour indiquer que le soldat est réformé en raison d’une maladie contractée en service. En général, la tuberculose pulmonaire se traduit notamment par une baisse de l’état général, de la fatigue, un amaigrissement et un essoufflement en cas d’effort même minime, pour ne citer que les principaux symptômes.

Pendant près d’une décennie, Aurore n’est donc plus inquiété par d’éventuelles obligations militaires. Toutefois on imagine aisément que son état de santé a nécessairement pâti de ces années de tuberculose pulmonaire. Mais voilà que la guerre est déclarée et le rattrape assez vite après quelques mois de répit et d’inquiétude. Le décret de mobilisation générale du 2 août 1914 le conduit à passer devant le Conseil de révision. La guerre a besoin de tous ses hommes et à moins d’une réelle impossibilité, il n’est pas envisageable de laisser de côté des hommes qui peuvent manier les armes, même s’ils sont malades. C’est toute l’absurdité d’une institution qui considère que souffrir de tuberculose pulmonaire empêche de faire son service militaire mais n’est pas un obstacle pour faire la guerre dans des conditions mille fois plus effroyables. Le Conseil de révision de Saint-Pol des 16 et 17 décembre 1914 classe donc Aurore « bon pour le service armé ». Il est incorporé au 73e régiment d’infanterie à compter du 21 février 1915.

Aurore est alors balloté de régiment en régiment, dans l’infanterie territoriale à partir de la fin 1915. Enfin, le 1er juillet 1916, il est détaché dans une scierie de la division d’armée, à proximité du front.

Pour comprendre le détail des faits reprochés au soldat Carrencotte, les juges disposent d’un dossier comprenant plusieurs pièces, parmi lesquelles le rapport du lieutenant Laplaine, directeur de la scierie.

Donnons donc sans plus tarder la parole à ce lieutenant :

L’an 1916, le 6 novembre à 8h du matin, le caporal Bisson Ulysse, n° de matricule 628, classe 1896, m’a rendu compte qu’à 1h du matin, le jour même, le soldat Carrencotte, rentrant ivre après avoir, la veille, manqué l’appel du soir, s’était dirigé vers son lit, clamant des invectives ainsi qu’un furieux et le réveillant lui et tous les hommes de la chambrée.

M’étant fait expliquer ce qui s’était passé et après interrogatoire des hommes de la chambrée où les faits s’étaient déroulés ainsi que du sergent Tilloy qui fut appelé pour arrêter le scandale, il résulte de l’enquête faite à ce sujet ce qui suit :

Arrivé près de son lit, Carrencotte insulte le caporal Bisson d’une façon ordurière et, s’excitant lui-même, s’empare de son fusil, faisant manœuvrer la culasse et mettant en joue ce caporal qui était resté dans son lit. Le caporal Bisson, au cours du jour précédent, avait constaté que Carrencotte était déjà pris de boisson et s’était abstenu dans le but d’éviter un scandale, de lui adresser d’observation immédiate. Cependant, devant l’attitude inquiétante que, sous l’empire de l’ivresse, Carrencotte avait prise, et se voyant mis en joue, le caporal le conjura de se calmer, de regagner son lit, lui faisant remarquer qu’il commettait une faute grave et lui parlant de ses nombreux enfants. A ce moment le soldat parut recouvrer quelque raison et touché par le souvenir des siens. Il regagna son lit. Malheureusement, une nouvelle crise de fureur le reprit et il se précipita, toujours muni de son arme, vers le lit de son caporal.

Proférant toujours des insultes, des menaces de vengeance et de mort, il mit à nouveau son caporal en joue ; puis, s’avançant rapidement tout près du lit de ce dernier, il leva la crosse de son arme sur le caporal toujours couché. Le caporal Bisson, se voyant en danger, fit un bond hors du lit, et, empoignant l’homme brusquement, n’eut pas de peine étant donné son ébriété à le terrasser.

Tout en le maintenant, le caporal donna ordre au soldat Chapon Alexis d’appeler un autre caporal (le caporal Suire) afin que ce dernier aille chercher le sergent de service à son cantonnement distant d’une soixantaine de mètres environ. Ce qui fut fait.

La vue du sous-officier fut salutaire à Carrencotte et il obéit sans la moindre difficulté à l’ordre qui lui fut donné d’aller se coucher. Il proféra encore quelques menaces, se jeta sur son lit, puis, quelques instants après sanglota et finalement, s’endormit.

Pour conclure, j’estime que le soldat Carrencotte est un alcoolique qui peut, sous l’influence de l’alcool devenir dangereux pour ses camarades mêmes et je demande qu’il soit traduit devant un conseil de guerre pour outrages envers un supérieur par paroles, gestes et menaces en dehors du service, délit prévu par l’article 224 du Code de justice militaire.

A ce stade, les juges du Conseil de guerre pourraient constater comme j’ai moi-même pu le faire à la lecture du dossier, que les accusations d’alcoolisme sont un peu légères. D’autant que si la consommation d’alcool a pu être un certain fléau aux armées, elle a aussi été en partie encouragée par l’armée et rendue nécessaire pour supporter des conditions de vie particulièrement insupportables. Le dossier d’Aurore témoigne par ailleurs que son casier judiciaire est vierge et ne mentionne qu’une seule autre punition en dehors de l’incident qui nous occupe ici. Le 4 octobre 1916 il a été puni de 4 jours de prison pour avoir manqué l’appel et le contre-appel du 3 octobre. Pour l’incident du 6 novembre il écope de 8 jours de prison, mais y reste finalement en attente de la convocation d’un Conseil de guerre. Détenu dès le 6 novembre à la prison du commandement d’étapes à Revigny-sur-Ornain, Aurore n’en sortira que le 21 du même mois pour être transféré par deux gendarmes à la prison du QG de la 2e armée, à Bar-le-Duc, où nous l’avons retrouvé en cette matinée du 29 novembre.

Le rapport du lieutenant Laplaine nous apprend également qu’Aurore a été « touché par le souvenir des siens ».  Les siens, c’est d’abord Angèle, son épouse depuis 1901, et les cinq enfants qui sont nés de leur union : Adèle, Alice, Léonce, Moïse et Georges. Georges, le petit dernier, est né le 3 mai 1915, alors qu’Aurore était déjà parti aux armées. Si on peut penser – et espérer – qu’il aura été informé par un courrier de sa femme de la naissance de leur fils, il est beaucoup plus incertain qu’il ait jamais pu se pencher sur son berceau et serrer le nouveau-né dans ses bras. Car si les permissions firent leur apparition fin juin 1915, seuls 9% des hommes avaient pu en bénéficier en 1916 et ce n’est que plus tard, en particulier après les mutineries de 1917, que les permissions prendront un tour beaucoup plus systématique.

Après avoir pris connaissance des faits tels que présentés dans le rapport, les juges interrogent sans doute de nouveau le prévenu, pour éclairer certains points du dossier. Mais ils disposent d’ores et déjà d’un interrogatoire d’Aurore. En effet, pour préparer l’instruction de son procès, celui-ci a été interrogé le 12 novembre précédent, dans la salle des rapports du cantonnement à Revigny, par Octave Lemoine, chef de bataillon commandant le 2e bataillon du 61e RIT.

Vous êtes accusé d’avoir fait du scandale dans votre baraque le 6 novembre courant à 1h30 du matin et d’avoir avec votre fusil mis en joue le caporal Bisson qui était couché. Qu’avez-vous à répondre ?

J’ai bien fait du scandale en rentrant mais je n’ai pas mis en joue le caporal Bisson.

Mais puisque vous prétendez ne pas l’avoir mis en joue vous avez peut-être manœuvré la culasse ?

Je ne me rappelle pas avoir manœuvré la culasse.

Vous êtes accusé de vous être avancé vers le caporal Bisson, d’avoir pris votre fusil par le canon et fait le simulacre de le frapper avec la crosse.

Je ne m’en rappelle pas.

Vous étiez ivre ?

Oui, j’avais bu un coup.

En mettant en joue le caporal Bisson vous l’avez insulté et menacé en lui disant « Je te tuerai comme un chien, comme un cochon ».

Je ne me rappelle pas du tout lui avoir dit cela.

Vous souvenez-vous que vous êtes retourné à votre lit et que vous avez une 2e fois mis en joue le caporal Bisson en l’invectivant encore ?

Je ne m’en souviens pas davantage.

Vous vous êtes avancé une 2e fois vers le caporal Bisson et vous avez encore fait le simulacre de le frapper avec la crosse de votre fusil en le tenant par le canon. Vous avez même appuyé la crosse contre son épaule.

Je ne m’en rappelle pas.

A ce moment, le caporal Bisson croyant sa vie en danger sauta de son lit, vous empoigna et vous terrassa. L’avez-vous frappé ?

Je me rappelle que le caporal m’a empoigné mais je ne l’ai pas frappé.

Et lui, vous a-t-il frappé ?

Il m’a couché à terre et saisi à la gorge, mis il ne m’a pas frappé.

Le sergent Tilloy est venu alors vous chercher et vous l’avez suivi docilement. Vous en rappelez-vous ?

Oui, je me rappelle que le sergent Tilloy m’a calmé et je suis allé me coucher.

Vous rendez-vous compte de la faute grave que vous venez de commettre et avez-vous pensé en la commettant à votre femme et à vos enfants ?

J’avais bu et ne savais pas trop ce que je faisais.

Regrettez-vous votre conduite ?

Oui, je regrette bien que la boisson me mette dans un mauvais cas pareil.

Le même jour, 12 novembre, sont aussi interrogés par le chef de bataillon Lemoine le sergent Tilloy, le caporal Bisson, et les soldats Jardat et Chapon, tous travaillant à la scierie.

Ces interrogatoires successifs confirment l’ivresse au moment des faits et l’absence de coups échangés par les différents protagonistes de l’affaire. Aurore aurait en revanche appuyé la crosse de son fusil sur l’épaule du caporal Bisson, fusil qui s’avère finalement non chargé. Ils nous apprennent également quelques nouveaux éléments qui ne sont pas sans intérêt. La colère d’Aurore n’est pas dirigée à l’aveugle sur n’importe quel homme de la chambrée et il n’est pas dangereux pour ses camarades en général. Bien au contraire, ce n’est nullement un hasard si sa colère se porte sur le caporal Bisson. Il y a un contentieux entre les deux hommes, ce qui est complètement passé sous silence dans le rapport officiel. Aurore aurait en effet reproché au caporal Bisson de le faire trop travailler, ce à quoi le caporal aurait répondu qu’il ne le forçait pas plus qu’un autre au travail. Aurore aurait également prononcé les phrases suivantes à l’adresse du caporal : « J’ai tué des boches, je te tuerai bien aussi » et « Toi, Bisson, je te foutrai un coup de fusil ». Enfin, les témoignages des deux soldats de la chambrée sont unanimes : Aurore est allé se coucher en pleurant.

Je n’ai pas plus d’éléments que ceux qui figurent au dossier d’Aurore pour me forger une opinion, mais je suis convaincu que cet homme n’est pas mauvais. Usé physiquement, à bientôt 40 ans, loin des siens, soumis après des mois au front à un travail harassant à la scierie, où la rigueur militaire continue de s’appliquer sans distinction, Aurore aura cherché un réconfort dans l’ivresse. Au lieu d’apaiser son esprit, la « gnôle » fait ressortir toute la rage qu’il contenait envers son supérieur, coupable à ses yeux, à tort ou à raison peu importe, de l’épuiser au travail.

Voilà déjà plus d’une heure que le Conseil de guerre a commencé. Une heure qui parait une éternité à Aurore mais dont il voudrait en même temps qu’elle ne s’arrête jamais, car dans quelques minutes, il sait que la sentence tombera. Les juges ont posé quelques dernières questions à l’accusé ainsi qu’au seul témoin présent, le caporal Bisson, l’autre témoin convoqué, le soldat Jardat, étant parti en permission. Et si l’avocat commis d’office a tenté de défendre son client, les archives n’en conservent aucune trace.

Après une brève délibération, pendant laquelle on a fait sortir l’accusé, Aurore est de nouveau introduit dans la salle d’audience, pour lui annoncer solennellement le verdict.

A la question « Le soldat Carrencotte Aurore Arthur Joseph est-il coupable d’avoir, le 6 novembre 1916, à Nettancourt (Meuse), outragé par paroles, gestes et menaces son supérieur le caporal Bisson ? », les cinq juges votent oui à l’unanimité.

A la question « Existe-t-il des circonstances atténuantes ? », un juge vote oui, les quatre autres non.

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En vertu de l’article 224 du Code de justice militaire, Aurore est condamné à un an de prison. La peine encourue allait de 1 à 5 ans de prison en l’absence de circonstances atténuantes.

Toutefois, dès le lendemain 30 novembre 1916, la peine est suspendue par le Général commandant la 2e armée. En effet, pour une faute qui n’est finalement pas d’une extrême gravité, l’autorité militaire considère que retirer un soldat du front pour le mettre en prison ne serait pas réellement une punition. On préfère donc renvoyer Aurore à la guerre. Le même Général ayant suspendu la peine décide de son transfert au 8e RIT le 4 décembre 1916, pour une prise d’effet le 5.

*******

Six mois plus tard, fin mai 1917, à Paissy dans l’Aisne, où cantonne le 8e RIT.

Nous retrouvons là notre soldat, Aurore. Sa compagnie, la 1ère, est chargée des travaux d’organisation et de raccord d’un ensemble de tranchées sur la ligne de front. A partir de 21h30, le 26 mai, la 1ere compagnie se met en mouvement par petites fractions – afin d’éviter les bombardements ininterrompus qui frappent la zone – pour rejoindre les abris du ravin de Troyon. On ne déplore aucun incident lors de ce mouvement, mais dès le surlendemain, 28 mai, 8 soldats de la compagnie sont blessés, sans doute du fait de bombardements.

Le 1er juin, deux soldats de la compagnie sont tués. L’un d’eux n’est autre qu’Aurore, tué par éclat d’obus au cours des travaux de nuit. Nous n’avons pas de précision quant au lieu exact de son décès, si ce n’est qu’il se situe dans le secteur de Troyon. Son camarade d’infortune, Adolphe Maurin, un ardéchois, est dit tué à l’ennemi au cours des travaux de nuit à la tranchée de Hambourg en avant de Troyon. L’organisation d’une partie des tranchées Hambourg et Moravie constituait en effet la première mission de la compagnie dans le cadre de ces travaux.

*******

Aurore avait 37 ans. Il aura chèrement payé son coup de sang, puisque sa condamnation s’est traduite par un renvoi au front, là où la vie ne tient qu’à un fil. Amnistié par la loi du 24 octobre 1919, c’est dans le souvenir des siens qu’Aurore a continué à vivre. Son nom figure par ailleurs sur les monuments aux morts des communes du Parcq, son dernier domicile et d’Auchy-lès-Hesdin, où il avait vu le jour, ainsi que sur la plaque commémorative de la compagnie des mines de Marles, à la mémoire de ses ouvriers et employés mort à la guerre 14-18 (678 semble-t-il), dans le hall d’entrée de l’actuel lycée Lavoisier à Auchel, à cette époque Grands Bureaux de la compagnie. Aurore était le cousin germain, bien que près de 30 ans les séparent, de mon arrière arrière arrière grand-mère Hortense Carrancotte.

Cet article s’inscrit dans le cadre du Projet Grande Guerre.

134 ans plus tard

Pour mieux connaître le parcours de mes ancêtres, je ne suis pas le seul généalogiste à m’intéresser à leur patrimoine immobilier, qu’il s’agisse de terres bâties ou non bâties. L’étude de ce patrimoine permet de mieux appréhender, bien que partiellement, les variations d’un individu ou d’une famille sur l’échelle sociale, l’impact des fluctuations économiques, leurs stratégies d’investissement, et encore bien d’autres choses.

Naturellement, Ernest Bidard, mon arrière-arrière-arrière-grand-père, n’a pas échappé à un examen le plus minutieux possible de sa situation patrimoniale au cours de sa vie d’adulte. Comme Ernest est né en 1849, il existe plusieurs fonds d’archives permettant assez facilement de trouver des réponses à ces questions pour les XIXe et XXe siècles. Faire le même travail pour un ancêtre ayant vécu sous l’Ancien Régime présente davantage de difficultés. Toutefois, bien que relativement simple à mener, le résultat de ces investigations m’a laissé quelque peu déçu. En effet dans le cadastre (qui répertorie tous les propriétaires) de la commune de Fresnay-le-Gilmert, dans l’Eure-et-Loir, à quelques encablures de Chartres, Ernest n’apparait jamais, alors que c’est là qu’il a toujours vécu, de la naissance à la mort. J’en conclus donc qu’il n’a jamais rien possédé dans ce village.

Mais, pour ne rien laisser au hasard, je contrôle les archives hypothécaires du ressort de l’arrondissement de Chartres et constate avec surprise qu’Ernest y possède une « case », disons un compte. Ledit compte indique une seule et unique transaction.

Le détail de la transaction me confirme que je ne suis pas passé à côté d’une acquisition à Fresnay-le-Gilmert. Ernest a bien acheté une parcelle de terre, mais sur la commune voisine de Briconville. Il s’agit d’une parcelle de 18,56 ares, soit 1856 m², de bois et landes, située au « champtier de la rivière coupée », à Briconville donc. La transaction a été conclue devant Me Rossignol, notaire établi dans le village proche de Clévilliers, les 19, 23 et 29 décembre 1882 et 12 mai 1883. 4 rendez-vous avec le notaire pour conclure une vente somme toute assez simple, voilà qui a de quoi étonner…Enfin, le prix a été fixé à 215 francs qu’Ernest s’engage à payer dans un délai de 2 ans. Je ne connais pas pour le moment la date précise à laquelle il s’est libéré de cette créance.

A quoi pouvait bien servir à Ernest l’achat de cette terre ? La question reste ouverte. Bien que peu éloignée de Fresnay-le-Gilmert où il habite, il faut quand même compter environ 2kms à pieds pour s’y rendre. De plus, pas question d’y pratiquer des cultures puisque la terre est boisée. Peut-être source de bois nécessaire pour se chauffer en   hiver ?

BOIS vu du ciel auj

Sur cette photographie aérienne (GoogleEarth), j’ai dessiné un cercle vert autour du bois dans lequel se situe la parcelle d’Ernest. Au nord on voit les premières maisons de Briconville, et au sud-est celles de Fresnay-le-Gilmert.


Je me suis ensuite questionné sur le devenir de cette parcelle de terre. Ernest n’ayant laissé à son décès en 1914, à la veille du premier conflit mondial, , aucune déclaration de succession, sans doute du fait de la faiblesse de son héritage, je me suis de nouveau tourné vers la consultation du cadastre. Cette fois, celui de Briconville. La consultation de la matrice des propriétés non bâties pour la période 1914-1930 m’apprend que la parcelle est alors évaluée à 18,13 ares, située au « champtier du Bois du Moulin ». Malgré ces variations de mesure et de dénomination il s’agit bien de la même parcelle, cadastrée C 16p. La matrice n’indique aucun changement de propriétaire sur la période. Sachant qu’Ernest est décédé en 1914 et son épouse Adélaïde en 1923, je suis un peu surpris. Qu’à cela ne tienne, je poursuis ma recherche. En 1930, le cadastre de Briconville est « rénové » et de nouvelles matrices établies. La parcelle n’est plus cadastrée C 16p mais C 103. Le propriétaire indiqué n’est plus Ernest, mais « les héritiers de Ernest Athanase Bidard ». Tiens donc, la parcelle semble donc n’avoir fait l’objet d’aucun règlement et être restée en indivision. La matrice est révisée en 1951, sans changement quant au propriétaire. En 1963 a lieu le remembrement et la parcelle change une dernière fois de dénomination, devenant ZC 79, mais toujours rien pour ce qui est du propriétaire. Cette matrice ayant eu cours jusqu’aux années 1970, je la referme un peu interloqué.

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Sur cette carte (Géoportail), le bois apparait en vert clair et la parcelle ZC 79 en vert émeraude.


J’imagine alors que la vente ou le partage de cette terre a dû se faire à une époque plus récente encore. Je m’adresse donc au service de la publicité foncière de Chartres, afin de connaitre le détail des formalités hypothécaires concernant cette parcelle dont je connais le numéro et la section, pour la période post-1956 jusqu’à nos jours. La réponse me revient négative. Surpris, je me permets d’insister auprès du SPF, d’autant que cela m’a coûté la bagatelle de 12€ pour obtenir une réponse négative. Ils me confirment qu’aucune formalité n’a été trouvée sur la période.

Il ne me reste plus qu’une dernière carte à jouer : contacter le centre des impôts de Chartres pour savoir qui possède cette parcelle aujourd’hui. Cette fois la demande est gratuite et la réponse me parvient dès le lendemain. Je lis avec surprise que le propriétaire actuel de la parcelle ZC 79 de Briconville est : « Succession Ernest Athanase BIDARD ».

Ainsi, plus d’un siècle après la mort d’Ernest, la parcelle de bois qu’il avait achetée sur la commune de Briconville en 1883 serait restée dans le giron familial et n’aurait jamais fait l’objet d’aucune vente ni règlement successoral entre les descendants. Qui parmi les descendants d’Ernest se souvient de l’existence de cette parcelle de bois ? La parcelle étant exonérée de taxe foncière, personne n’a à s’en soucier. Mais si à son décès Ernest avait 4 enfants vivants, ils sont aujourd’hui plus d’une trentaine d’héritiers (je ne parle pas ici du nombre bien plus important de ses descendants).

J’ai  quand même trouvé émouvant de constater qu’en 2017 les nom et prénom de mon arrière-arrière-arrière-grand-père apparaissent encore sur les rôles d’imposition en vigueur !

Rendez-vous dans 100 ans pour vérifier que la parcelle appartient toujours aux héritiers d’Ernest ?

vue du bois en arrivant de fresnay

vue du bois en arrivant de briconville

Ces deux clichés du bois (Google Street View) sont pris de la D121, vue en venant de Sénarmont (en haut) et vue en venant de Briconville (en bas).

Victoire

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Je n’ai pas publié d’article depuis quelques mois et le dernier annonçait des recherches sur la Grande Guerre. Mais, en généalogie comme dans la vie, il faut parfois savoir quitter – ne serait-ce que temporairement – le chemin que l’on s’est fixé. Aujourd’hui je ne viens donc pas vous parler d’un épisode de la Grande Guerre, mais d’une découverte généalogique toute fraiche.

Hier en fin de journée, la twittosphère généalogique est en émoi : le site bien connu genealogie.com devient Filae.com et annonce simultanément avoir indexé l’intégralité de l’état civil français du 19e siècle, dans la limite chronologique et territoriale des archives  départementales déjà publiées en ligne. L’offre est alléchante et avec un accès gratuit proposé jusqu’au 13 décembre, il ne m’en faut pas plus pour franchir le pas. Une fois inscrit, je lance plusieurs recherches, notamment sur des ascendants ou collatéraux dont j’avais perdu la trace depuis de nombreuses années. Les résultats sont plutôt satisfaisants et me permettent de trouver les mariages et décès d’un certain nombre d’entre eux, avec la perspective de recherches relancées par la même occasion. Jusque là de bonnes nouvelles, mais rien d’exceptionnel donc.

Dans le cadre de recherches sur la famille de mon grand-père paternel, je me souviens que sa propre grand-mère paternelle, Emélie Vilfrid, n’est pas la seule de sa famille à avoir quitté leurs collines nivernaises natales pour monter à Paris. Au moins une de ses sœurs a fait de même et certains de ses neveux et nièces. C’est du moins ce dont je crois me souvenir. Dans le moteur de recherche du site je tape donc le patronyme Vilfrid en ciblant sur Paris et la région parisienne. Je ne trouve rien de bien concluant à première vue sur les soeurs et/ou neveux dont je cherche la trace. Je ne suis pas non plus surpris de trouver mention des publications de mariage d’Emélie Vilfrid, mon arrière arrière grand-mère, en 1893, à Paris. C’est en effet cette année-là qu’elle épouse mon arrière arrière grand-père Edouard Mabire avec qui elle vivait déjà en concubinage. Ce ne sont pas de très jeunes mariés, elle a bientôt 34 ans et lui bientôt 39. Déjà parents d’une petite Renée, deux autres enfants naîtront après leur mariage, Emile, mon arrière grand-père, et Maximilien. Des noms familiers, et des personnes bien connues dans la famille.

Je clique de façon systématique sur les résultats de ma recherche et je découvre alors la naissance d’une dénommée Victoire Vilfrid en 1881 à Paris. Il s’agit en fait d’un acte de reconnaissance. A la lecture de l’acte je suis surpris : la mère qui reconnait l’enfant se nomme Emilie Vilfrid et dit être âgée de 20 ans. Tiens donc, mais mon arrière arrière grand-mère se nomme Emélie Vilfrid, et est née en 1860, ce qui lui donne 21 ans. Un an de différence et une orthographe du prénom légèrement différente, avec un i à la place du é. J’observe qu’Emilie Vilfrid déclare ne pas savoir signer lors de la reconnaissance de sa fille. Je me précipite sur l’acte de mariage Vilfrid-Mabire et je constate que l’épouse déclare là aussi ne pas savoir signer. Le faisceau de coïncidences est fort. Et si Emilie Vilfrid qui reconnait pour sa fille Victoire en 1881 était la même personne qu’Emélie Vilfrid qui se marie en 1893 ? A ce stade cela me parait fort probable. Après tout, avoir un enfant naturel continue d’être assez fréquent à cette époque, et passé le premier mouvement de surprise je me convainc qu’il n’y a là rien d’extraordinaire. J’ai d’ailleurs plusieurs enfants naturels issus de mères célibataires parmi mes ascendants. Emélie a donc eu un enfant naturel, une petite fille, qu’elle a prénommé Victoire, sans doute du nom de sa sœur. L’enfant sera mort en bas âge à une époque où la mortalité infantile continue d’être élevée.

Par réflexe, c’est toujours ce que je fais lorsque je tombe sur un acte de reconnaissance, je vais consulter l’acte de naissance correspondant. Je ne m’attends à rien de spécial, peut-être la mention de la reconnaissance en marge. Mais, une fois devant l’acte, je n’en crois pas mes yeux, car si en marge il n’y a finalement pas de mention de la reconnaissance, il y a d’autres mentions ! Des mentions que je suis à des années-lumières de penser trouver là. La mention d’un premier mariage, la mention d’un second mariage et enfin la mention d’un décès. Tout ce qu’ai jusqu’à présent imaginé, un enfant naturel mort en bas âge bien avant le mariage et dont personne n’a donc jamais entendu parler, s’effondre d’un coup. Victoire a vécu, plusieurs décennies !

Je n’y comprends plus rien. Mon arrière arrière grand-mère Emélie Vilfrid a eu une fille, Victoire, qui a atteint l’âge adulte, s’est mariée, et dont personne dans ma famille n’a jamais entendu parler jusqu’à ce jour ?

Je jette un oeil un peu plus attentif aux mentions marginales de mariage et je constate que le premier mariage de Victoire a été célébré dans la Sarthe. Cela m’étonne, une Parisienne qui va sa marier dans la Sarthe, à cette époque il me semble que c’est plutôt le mouvement inverse qui se produit le plus fréquemment.

Immédiatement, une lumière me traverse l’esprit : Emélie a abandonné sa fille ! En effet, les enfants assistés de la Seine étaient fréquemment placés dans des familles d’accueil en province et il me semble que cela pourrait expliquer le mariage de Victoire dans la Sarthe.

Les répertoires d’admission des enfants assistés de la Seine sont en ligne sur le site des Archives de Paris,  je feuillette virtuellement quelques pages à partir de la date de naissance de Victoire en 1881. Et là, en juillet 1882, je vois apparaitre les noms et prénoms recherchés, Victoire Vilfrid, avec un numéro de matricule.

Ce matin, je prends le chemin des archives de Paris, afin de consulter le dossier d’enfant assisté de Victoire et d’y voir peut-être plus clair.

Dans le dossier, l’identité de la mère est bien indiquée : Emélie Vilfrid, née le 25 janvier 1861 à Montenoison (Nièvre). Emélie est en fait née le 26 janvier 1860, mais étant donné qu’elle est illettrée il est fort possible qu’elle ne sache pas précisément sa date de naissance. De toute façon à Montenoison il n’y qu’une Emélie Vilfrid née à cette période et c’est la mienne.

Plus de doute donc, Victoire est bien la fille de mon arrière arrière grand-mère Emélie Vilfrid, faisant de Victoire la soeur de mon arrière grand-père Emile, et la tante de mon grand-père.

Hélas, mon grand-père nous a quittés et je ne peux donc pas courir lui annoncer la nouvelle.

Quoi qu’il en soit, c’est la découverte la plus incroyable que j’ai faite à ce jour dans ma généalogie. Trouver une proche parente dont je n’ai jamais entendu parler ni par mon grand-père  ni par personne de ma famille me conduit à penser que les trois enfants légitimes d’Emélie n’ont sans doute jamais connu l’existence de cette sœur. Edouard, époux d’Emélie l’a-t-il lui même su ? Ou Emélie a-t-elle toute sa vie conservé ce secret ?

Nous y reviendrons …

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Projet Grande Guerre

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Je vous présente aujourd’hui un projet qui murit progressivement dans ma tête depuis déjà plusieurs mois. Je ne prétends pas qu’il soit particulièrement original, mais il me tient à cœur.

Depuis 2014, il ne vous aura pas échappé que les commémorations liées au centenaire de la Première Guerre Mondiale vont bon train. Quoi de plus normal que de célébrer la mémoire du sacrifice de nos poilus.

De plus, il s’agit d’une période historique qui m’a toujours grandement intéressé, comme en témoigne le contenu de ma bibliothèque.

A cette occasion m’est donc venue l’idée de participer à ma façon à ces commémorations. En tant que généalogiste, je n’ai pas longtemps hésité, j’ai compris l’importance d’étudier les impacts de la Première Guerre Mondiale sur ma famille.

Jusque là c’était plutôt simple.

Mais, immédiatement après, je me suis posé beaucoup de questions.

La première concernait la définition du périmètre familial à étudier. Qu’est-ce que je mettais derrière les mots « ma famille dans la guerre » ?

Dans une vision très restrictive j’ai d’abord considéré qu’il s’agissait de mes seuls ancêtres soldats, ceux qui ont été pris dans la tourmente du front et des combats. Mais combien sont-ils ?

Un examen rapide de mon arbre et les connaissances rudimentaires que j’ai déjà sur le parcours militaire de mes ancêtres me permettent de déduire qu’ils sont 5 à avoir été sur le front.

Un autre ancêtre n’a pas rejoint le front mais a néanmoins été mobilisé et détaché pendant toute la durée de la guerre en usine, pour soutenir l’effort de guerre.

Un ou deux autres ont été appelés mais presque aussitôt renvoyés dans leur foyer en raison de leur âge déjà avancé et/ou du nombre d’enfants à charge.

Une fois ce premier constat établi, cela m’est apparu un peu réducteur. Certes ces 5 ancêtres sont ceux qui ont le plus directement souffert de la guerre dans leur chair et qui en ont sans aucun doute vécu le traumatisme le plus grand, bien que souvent occulté par la suite dans leur vie.

Mais, il me semble tout aussi évident que mes ancêtres masculins trop âgés pour partir à la guerre ou à l’inverse trop jeunes pour la faire ont aussi été profondément éprouvés, tout simplement en raison du départ d’un ou de plusieurs fils ou à l’inverse pour un enfant du fait de l’absence prolongée du père, parti au front.

Et pourquoi se limiter aux hommes ? Les femmes, certes non combattantes, ont néanmoins été en première ligne lors de cette guerre, ne serait-ce que parce qu’elles ont dû porter, à elles seules, la lourde charge du foyer et les travaux des champs, quand elles n’ont pas été mobilisées en usine.

Il m’est dès lors apparu inévitable d’élargir mon étude et de considérer non plus mes seuls ancêtres masculins engagés dans les combats, mais plus largement tous mes ancêtres qui ont vécu pendant le conflit, hommes et femmes confondus. Cette recherche élargie me semble d’autant plus essentielle qu’un quart de mon ascendance est originaire du Pas-de-Calais, dont une partie dans une région de ce département transformée en champ de bataille. La vie de mes ancêtres qui y vivaient a donc été complètement bouleversée. C’est le cas également, dans une moindre mesure toutefois, pour une branche de ma famille de l’Oise.

J’ai alors repris mes calculs, pour déterminer combien d’ancêtres ont vécu entre 1914 et 1918 (y compris ceux qui sont nés ou morts entre ces deux dates). Je suis parvenu à un total de 36 ancêtres.

A ce stade de ma réflexion m’est venue la question suivante : pourquoi s’arrêter à mes ancêtres ? Les liens entres frères et sœurs, par exemple, sont des liens familiaux très forts et la perte d’un frère ou d’un fils, une blessure durable. J’ai donc décidé de ne pas négliger l’environnement familial de mes ancêtres. Il y a les enfants, les frères, les sœurs, les beaux-frères, les belles-sœurs avec qui on peut supposer une certaine proximité, mais quid de relations déjà un peu plus lointaines (y compris géographiquement parfois), comme les cousins ? Comment savoir si mes ancêtres étaient proches de leurs cousins, surtout s’ils vivaient éloignés les uns des autres ? Dans ce cas – et plus généralement pour les relations familiales plus lointaines – je suis obligé de faire des suppositions, des hypothèses, et il faut l’avouer parfois aussi des choix un peu arbitraires. Impossible de les évoquer tous.

Après avoir traité de manière plutôt satisfaisante la question des « hommes », s’est posée celle des lieux. Qui dit guerre dit impact direct sur certains territoires. Il est donc inévitable de se pencher sur les villes et villages où vivait ma famille pendant la guerre, celles et ceux directement touchés auxquels je faisais allusion un peu plus haut et les villages qui par chance, du fait de leur localisation loin du front, n’ont pas eu à subir de dommages de guerre, mais qui ont malgré tout aussi vécu au rythme du conflit. La consultation de la presse locale pourra m’être d’une grande aide.

Enfin, j’ai volontairement limité la recherche aux ancêtres vivants entre 1914 et 1918, mais ce découpage n’est-il pas un peu restrictif ? La guerre ne s’est pas vraiment arrêtée avec l’armistice du 11 novembre 1918. Non, dans ma famille, comme dans beaucoup d’autres, elle a eu des conséquences beaucoup plus profondes et durables, au moins jusqu’à la fin des années 20 voire le début des années 1930, soit plus de 10 ans après la fin officielle de la guerre. Il serait donc absurde de ne pas chercher à étudier ces ramifications…Car la fin de la guerre n’a pas signifié la fin des drames qu’elle a entrainés dans son sillage.

Au terme de ma réflexion, alors que j’essaie de dresser un bilan, j’ai l’impression d’avoir soulevé là un projet titanesque. Pourtant c’est un projet qui me motive beaucoup. L’objectif final est de rédiger une sorte de petit livre, de recueil, que je pourrais notamment transmettre à mes proches. En attendant, j’ai pensé qu’il pourrait être utile de décomposer ce travail pour me le rendre un peu plus facile. Je vous présenterai donc le plus régulièrement possible l’avancement de mes recherches sur le blog.

Objectif : novembre 2018 comme le monument aux morts de la ville de Paris.

A suivre !

Le refus de consentement

Acte I

La scène se déroule à Paris, le 6 août 1888. C’est une chaude journée d’été. Cela n’empêche pas Antoine Laroubine* de revêtir son plus beau costume. Il a un rendez-vous important.

Scène 1

Voilà Antoine qui se met en route. Il quitte son domicile du 257 rue Saint-Martin, face au Conservatoire national des arts et métiers, dans le 3è arrondissement. Antoine se rend au 5 rue du Grenier Saint-Lazare, qui contrairement à ce que l’on pourrait supposer ne se situe nullement à proximité de la gare du même nom. Cette petite rue, 123m de longueur seulement, se trouve dans le quartier Sainte-Avoye, dans le 3è arrondissement également. Antoine n’a donc que 500m à parcourir depuis son domicile, soit 6 ou 7 petites minutes. L’immeuble qui s’élevait au 5 rue du Grenier Saint-Lazare n’existe plus aujourd’hui, probablement détruit lors de la construction du quartier de l’Horloge dans les années 1970. Mais que vient faire Antoine à cette adresse ?

Scène 2

Après avoir patienté quelques instants dans l’antichambre, Antoine est reçu par Me Eugène Tansard qui a installé son étude notariale à cette adresse depuis 1875. Le voilà dans le bureau du notaire. Il commence par décliner son identité, il est né à Thiviers en Dordogne, il est âgé de 31 ans, majeur donc, et exerce la profession de cuisinier. C’est un heureux évènement qui l’amène. Il a rencontré « au pays » une jeune femme de 20 ans, Hélène Laussac. Ils s’aiment et sont résolus à se marier. S’il se présente aujourd’hui devant le notaire c’est pour constituer Maurice Reynaud, clerc de notaire à Thiviers, comme mandataire, auquel il donne le pouvoir de demander respectueusement en son nom à Jeanne Groleau, sa mère, demeurant à Thiviers, son conseil sur le mariage qu’il se propose de contracter. Le mandataire est enjoint à « requérir toutes notifications, faire toutes déclarations et généralement tout ce qui sera utile et nécessaire ». Antoine n’est pas venu seul en l’étude de Me Tansard, deux hommes l’ont rejoint qui jouent le rôle de témoins. Il s’agit d’une part de Lucien Leborgne, marchand restaurateur au 11 rue Pastourelle, d’autre part d’Alphonse Morvan, marchand traiteur au 16 rue Grenier Saint-Lazare. Au vu des professions et des adresses, on peut raisonnablement penser que ces deux hommes sont des amis d’Antoine, ou au moins des relations professionnelles. Ils attestent d’ailleurs le nom, l’état et la demeure du comparant, Antoine, qu’ils déclarent bien connaître. Mais cela fait déjà une heure que nos protagonistes sont réunis dans le bureau du notaire et il ne reste désormais plus qu’à signer la minute rédigée par Me Tansard.

DSC_0405 - Copie

Il est temps de prendre congé, Antoine et ses deux amis quittent l’étude.

Acte II

La scène se déroule à Thiviers en Dordogne, le 20 août 1888.

Scène 1

Il est 8h du matin, en l’étude de Me Eugène Barthélemy Maisonneuve Lacoste. Ce dernier est assisté de deux témoins instrumentaires, Zacharie Bussière fils, négociant et Auguste Légier, clerc d’huissier, demeurant tous deux à Thiviers. Maurice Reynaud, clerc de notaire, explique à Me Maisonneuve, qui est peut-être le notaire pour lequel il travaille, agir comme mandataire d’Antoine Laroubine. Il requiert de Me Maisonneuve de se transporter au domicile de Mme Laroubine, la mère d’Antoine, pour lui faire la notification du présent acte respectueux.

Scène 2

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Le même jour, Me Maisonneuve, Zacharie Bussière et Auguste Légier se transportent au domicile de Mme Laroubine à Thiviers. Cela ne se passe pas aussi facilement que prévu, car ils n’y trouvent personne, ni la mère d’Antoine, ni aucun parent, ni personne attaché à son service. Le notaire ne peut que constater que les portes du logis sont fermées. Cet échec ne conduit nullement Me Maisonneuve à abandonner la partie, il est investi de sa mission et il est bien déterminé à la mener à son terme. Il a alors l’idée de se rendre en la demeure du plus proche voisin de Mme Laroubine, chez un dénommé Goujon [ou Gouzon, qui habiterait rue du Thon], plâtrier et aubergiste. Seule Mme Goujon est présente à cette heure. Le notaire l’interroge : n’a-t-elle point vu Mme Laroubine ? Fort heureusement pour lui, Mme Goujon est en mesure de lui livrer une information intéressante : Mme Laroubine est absente – le notaire l’avait bien constaté ! – mais on peut la trouver au lavoir de Sarceix où elle exerce sa profession de lavandière.

Scène 3

Me Maisonneuve et ses deux acolytes quittent le bourg de Thiviers pour gagner, à pieds sans doute, le lavoir de Sarceix. Occupée à sa tâche, avec le bruit de l’eau, Mme Laroubine n’a peut-être pas immédiatement entendu l’arrivée des trois hommes. Elle n’est peut-être d’ailleurs pas seule à s’activer au lavoir. Le notaire, haussant la voix, demande à la cantonade si Mme Laroubine se trouve là. Se retournant, elle se relève, s’approche de l’homme qui la demande et s’annonce comme étant la personne qu’il recherche. Le notaire s’empresse alors de lui expliquer la raison de sa venue. Il lui notifie de manière très formelle l’acte respectueux par lequel son fils Antoine lui demande son conseil sur le mariage qu’il se propose de contracter avec Hélène. A peine le notaire a-t-il fini de prononcer ces paroles – elle n’ose l’interrompre – qu’elle lui rétorque avec aplomb mais poliment qu’elle a déjà fait connaître à son fils les motifs qui la conduisent à désapprouver le mariage projeté. Malheureusement pour moi, car le notaire l’eut sans doute consigné, Mme Laroubine indique à Me Maisonneuve qu’elle ne croit pas utile de lui répéter lesdits motifs. On n’en saura pas plus. Quoi qu’il en soit, elle confirme qu’elle persiste dans son refus de consentir au mariage. Le notaire rédige alors immédiatement un procès-verbal, demande à Mme Laroubine d’y apposer sa signature mais cette dernière indique ne pas savoir signer. Qu’à cela ne tienne, Me Maisonneuve signe le procès-verbal, de même que les deux témoins qui ont assisté à toute la scène. Il laisse ensuite à Mme Laroubine des copies du procès-verbal et de l’acte respectueux.

Acte III

La scène se déroule à Thiviers en Dordogne, le 29 septembre 1888.

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Dans la salle des mariages de la mairie, il est 20h30 et Antoine et Hélène viennent d’être  unis par l’adjoint au maire. [Je ne savais pas qu’on célébrait des unions à une heure si tardive !] Les mariés sont heureux. Sans doute Antoine se rappelle-t-il néanmoins le refus de sa mère de consentir à son mariage. On imagine qu’il a parlé de son projet à sa mère à maintes reprises, espérant vainement la faire changer d’avis. Les raisons d’une telle intransigeance de Jeanne me resteront inconnues, même si je conserve l’espoir de découvrir un jour un indice. Quoi qu’il en soit, la mère d’Antoine, est bel et bien absente lors du mariage de son unique fils, elle est restée chez elle. La mère de la mariée est, elle, présente, et Antoine peut malgré tout compter sur le soutien de son beau-frère Edmond Huré, lui aussi présent, comme témoin. C’est le signe que le mariage n’a pas entrainé pour Antoine une rupture avec l’ensemble de sa famille. Tant mieux.

Quelles furent par la suite les relations entre Antoine et Jeanne ? A ce jour je perds la trace de Jeanne à partir de 1888 et ne suis donc pas en mesure de répondre à cette question.

Enfin, pour conclure, c’est parce qu’Antoine avait plus de 30 ans qu’un seul acte respectueux a été nécessaire. S’il avait eu moins de 30 ans, il aurait dû renouveler deux fois sa demande auprès de sa mère. Il fallait dans tous les cas attendre ensuite un mois après la date du dernier refus de consentir pour pouvoir légalement célébrer le mariage. Dans notre cas, un mois s’est bien écoulé entre le 20 août et le 29 septembre.

Et vous, avez-vous déjà croisé des cas de refus de consentement des parents au mariage de leur enfant ? Et si oui, avez-vous pu découvrir les raisons du refus ?


* Antoine Laroubine et Hélène Laussac sont mes arrières arrières grands-parents par mon grand-père maternel.

La mare

A 11h du matin, le 6 juillet 1848, quelques mois après la naissance de la Seconde République, à Saint-Baudelle dans la Mayenne, le petit Léon, 20 mois, premier enfant des jeunes mariés René Pottier et Henriette Piednoir*, se noie. On imagine la tristesse qui s’empare des parents. Léon, sans doute marchait-il à 20 mois, aura trouvé la mort en s’approchant trop près d’une mare ou de l’un des nombreux cours d’eau qui sillonnent le territoire de la commune. Si l’acte de décès nous livre – exceptionnellement, et sans doute du fait des circonstances insolites – la cause du décès, il reste en revanche muet quant au lieu précis de la noyade. Échappant quelques instants à la surveillance vigilante de sa mère, l’accident fatal est vite arrivé.

Les mares, en particulier, sont plus répandues à cette époque qu’elles ne le sont désormais, beaucoup ayant aujourd’hui disparu. Elles jouent un rôle assez important dans l’économie villageoise d’alors, source d’eau pour les hommes comme pour les animaux. Bien sûr, l’eau stagnante peut aussi être source de contamination et de maladies.

Mais quittons Saint-Baudelle et la mémoire du malheureux Léon pour nous transporter à Vitray-en-Beauce, dans l’Eure-et-Loir, 150kms plus à l’Est.

Vitray

Nous y retrouvons là Clément Breteau et Élisa Fauconnier**. Clément est natif de Beauvoir, un hameau de Vitray-en-Beauce et, s’il s’en est éloigné quelques années, il ne tarde pas à s’y installer de nouveau peu de temps après son mariage avec Élisa en 1875. C’est là que nait leur fils aîné en septembre de la même année. Clément est journalier et la vie n’est pas facile. Les époux ont malgré tout la joie d’accueillir sept enfants entre 1875 et 1892, successivement Alfred, Adelmar, Georgette, Louis, Georgina, Andrée et Alphonsine. La mortalité infantile, encore relativement élevée dans la seconde moitié du XIXè siècle, ne frappe pas la famille Breteau et les sept frères et sœurs grandissent.

En 1876, Clément et Élisa ont fait l’acquisition d’une maison pour 1500 francs et des intérêts à 5% par an. Au vu de leur niveau de vie ils ne peuvent bien sûr pas payer une telle somme dès la signature du contrat de vente. Ils s’en acquitteront donc progressivement, en 1876, 1877, 1879, 1882 et 1883, soit au total sept longues années. Enfin, les voilà définitivement libérés, même s’ils n’ont pas eu à attendre sept ans pour investir les lieux, où ils sont installés depuis le 1er octobre 1876 !

Mais en quoi consiste cette maison ? Le contrat de vente nous en apprend un peu plus : située à Beauvoir, et couverte en paille, elle comprend un premier corps de bâtiment composé d’une « chambre à feu dite maison », d’une chambre froide et d’un bas-côté, un autre corps de bâtiment abritant grange et fournil, enfin un troisième corps de bâtiment comprenant une autre grange plus petite, une étable, une petite loge, un toit à porcs et un poulailler. Quelques détails supplémentaires nous précisent que l’agencement des bâtiments forme une cour intérieure et qu’un jardin adjacent clos de murs et planté d’arbres fruitiers fait également partie de la propriété. Enfin, à l’extrémité du fournil se situe une mare.

La vie aurait pu continuer de s’écouler ainsi, relativement paisiblement, malgré la dureté, pendant de longues décennies, car les époux sont jeunes en 1876.

Mais, vingt ans plus tard, à 15h, le 6 mai 1897, Clément se rend à pieds de son domicile de Beauvoir au bourg de Vitray-en-Beauce. 2kms les séparent. C’est peu, 2kms, et Clément les a déjà parcourus à maintes reprises, notamment pour aller déclarer les naissances de ses enfants. Mais le 6 mai 1897, il marche le cœur lourd, car ce qu’il vient déclarer à la mairie, ce n’est pas une nouvelle réjouissante, mais le décès de sa femme. Élisa est morte le même jour à 11h, « en son domicile conjugal ». Elle a seulement 43 ans. A quoi peut bien être dû cette disparition précoce ? N’étant pas décédée à l’hôpital et son acte de décès n’apportant aucune précision, je ne pouvais que me perdre en conjectures. Il semblait en tout cas exclu que son décès soit lié aux suites d’une grossesse puisque la dernière remontait à cinq ans auparavant. Peut-être une maladie infectieuse ? …

Un jour, je ne me souviens même plus précisément comment cela s’est fait, je me suis retrouvé à consulter les numéros du Messager de Bonneval, un journal local numérisé sur le site des archives départementales d’Eure-et-Loir. Et, contre toute attente, j’y ai trouvé la réponse, dans une brève du numéro du 9 mai 1897.

ELISA messager de Bonneval

La mare ! En dehors de quelques imprécisions de l’article, notamment quant à l’âge de l’intéressée, me voilà enfin fixé sur les circonstances de cette disparition précoce. La mare par laquelle Élisa trouve la mort avait pourtant dû être un atout important lors de l’achat de la maison en 1876. Un voisin, M. Tourault, avait même le droit d’y venir puiser de l’eau.

Au-delà de l’immense tristesse de la maisonnée et plus généralement de tous les proches d’Élisa, sa mort accidentelle par noyade dans la mare va se révéler lourde de conséquences.

En effet, c’est tout l’équilibre économique, certes fragile, mais néanmoins consolidé année après année par le couple, qui vole en éclats du jour au lendemain.

C’est une lente dégringolade qui s’amorce. Ce sera l’objet d’un prochain article.


*mes ancêtres à la 7ème génération, par ma grand-mère paternelle

**mes ancêtres à la 6ème génération, par ma grand-mère paternelle

Bienvenue

CASSINI SAUMERAY

Je me suis lancé dans l’aventure généalogique il y a maintenant plus de 10 ans, dans les années 2003-2005.

Au départ simple curiosité d’un jeune d’une dizaine d’années, à qui l’on mentionne incidemment une origine noble espagnole, je ne pensais pas que la recherche de mes ancêtres deviendrait au fil du temps une passion qui ne m’a plus quitté.

Il faut dire que l’arrivée des archives départementales en ligne sur internet a profondément changé la donne et facilité les recherches. J’ai malgré tout connu les derniers feux d’une époque où la généalogie passait presque exclusivement, en dehors des déplacements en mairie et dans les services d’archives, par l’envoi de courriers. J’espère ne pas avoir laissé trop de mauvais souvenirs à certaines mairies de campagne que j’ai particulièrement sollicitées !  Je me souviens aussi de mon premier déplacement dans un service d’archives départementales, à une époque presque révolue (on compte encore quelques départements récalcitrants) où l’on consultait encore les vieux registres paroissiaux et d’état civil.

Les années m’ont aussi appris que la généalogie ne se limite pas à l’accumulation de dates de naissance, mariage et décès, même si elles constituent bien sûr la trame de toute vie, aujourd’hui comme il y a cinq siècles. Heureusement, d’innombrables autres sources d’archives sont à notre disposition pour mieux appréhender le détail de la vie de ceux qui nous ont précédés.

Fort donc de plus d’une décennie de pratique de la généalogie, et séduit par les nombreux blogs de généalogie que j’ai pu parcourir à l’occasion de l’excellent cru du Challenge AZ 2016, j’ai finalement moi aussi décidé de sauter le pas et d’ouvrir un blog.

Sans surprise, je vous y parlerai de mes ancêtres, mais également de beaucoup de collatéraux dont la vie me semble digne d’être racontée. Comme bon nombre de Parisiens, il me suffit de remonter à la génération de mes grands-parents pour trouver des origines provinciales. Ce blog nous permettra donc de découvrir des régions de France variées, et mêmes certains territoires étrangers.

En guise de conclusion de ces quelques lignes d’introduction, j’espère que mes futurs articles intéresseront mes proches, qui, sans partager ma passion, me posent parfois quelques questions sur mes découvertes, et plus généralement, la communauté des généalogistes internautes.

N’hésitez pas à commenter mes articles et à vous abonner !